Nucléaire iranien : Londres, Paris et Berlin cèdent au chantage de Trump et renient leurs engagements

20.01.2020

Une semaine avant que l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne n’accusent officiellement l’Iran d’avoir violé l’accord nucléaire de 2015, l’administration Trump a formulé une menace privée à l’encontre des Européens qui a choqué les responsables des trois pays.

S’ils refusaient de dénoncer Téhéran et d’initier un mécanisme de litige prévu dans l’accord, les États-Unis imposeraient un tarif de 25% sur les automobiles européennes, ont averti les responsables de Trump, selon des responsables européens familiers avec les échanges.

En quelques jours, les trois pays ont cédé et accusé officiellement l’Iran de violer l’accord, déclenchant une disposition de litige qui pourrait réimposer des sanctions des Nations Unies contre l’Iran et défaire les derniers vestiges restants de l’accord conclu durant l’ère Obama.

Les États-Unis s’efforcent de forcer la main de la politique étrangère européenne par le biais des tarifs douaniers, une décision qu’un responsable européen a assimilée à de « l’extorsion ». Cet ultimatum représente une nouvelle escalade dans les tactiques extrêmes  mises en œuvre par les Etats-Unis avec leurs plus anciens alliés, soulignant le tumulte extraordinaire dans les relations transatlantiques.

Le Président Trump avait déjà formulé la menace de tarifs douaniers de 25% sur les automobiles pour obtenir des conditions plus favorables dans ses relations commerciales avec les Européens, mais pas pour dicter la politique étrangère du continent.

On ne sait pas encore si la menace était même nécessaire, car les Européens avaient déjà signalé leur intention de déclencher le règlement du différend depuis des semaines. Alors que les États-Unis considèrent le mécanisme comme essentiel pour réimposer des sanctions contre l’Iran en 65 jours à peine, les Européens considèrent la mesure comme une dernière chance de sauver un accord qu’ils considèrent comme vital pour réduire les tensions et limiter le programme nucléaire iranien.

« La menace tarifaire est une tactique mafieuse, et ce n’est pas ainsi que doivent fonctionner les relations entre alliés », a déclaré Jeremy Shapiro, directeur de recherche au Conseil européen des relations étrangères.

Interrogé sur la menace tarifaire, un haut responsable américain a déclaré : « Nous avons été très clairs sur le fait que le JCPOA (accord sur le nucléaire iranien) était un accord horrible ».

Le responsable américain a concédé que les Européens étaient déjà en train de déclencher le règlement du différend avant que la menace ne soit émise la semaine dernière.

« Le consensus parmi les Européens sur la nécessité de tenir Téhéran pour responsable a pris forme il y a plusieurs semaines, et a été motivé par le comportement d’escalade de l’Iran et ses violations de l’accord sur le nucléaire », a déclaré ce responsable.

Pour leur part, les responsables européens se sont plaints en privé que la menace de Trump n’a fait que compliquer leur décision mardi 14 janvier d’invoquer le mécanisme, qui lance le chronomètre des 65 jours de négociations avec l’Iran sur le retour au plein respect de l’accord. Si le différend n’est pas réglé, les sanctions des Nations Unies pourraient être réimposées à l’Iran, y compris un embargo général sur les armes.

Des responsables en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne disent qu’ils avaient prévu de lancer le mécanisme mais que la menace de Trump les a presque fait changer d’avis, de peur d’être considérés comme des laquais de Washington si les menaces tarifaires fuitaient.

« Nous ne voulions pas paraître faibles, et nous avons donc accepté de garder secrète l’existence de la menace », a déclaré un responsable européen.

Des responsables américains ont transmis la menace directement aux responsables de Londres, Paris et Berlin plutôt que par l’intermédiaire de leurs ambassades à Washington, a déclaré un haut responsable européen, qui, comme d’autres, s’est exprimé sous couvert d’anonymat pour discuter de ces négociations délicates.

Après l’assassinat par les États-Unis du commandant militaire le plus puissant d’Iran, le Major-Général Qassem Soleimani, l’Iran a déclaré qu’il n’était plus lié par les limites de l’accord mais qu’il continuerait de coopérer avec l’Agence internationale de l’énergie atomique.

En l’absence d’accord, les responsables de l’administration Trump ont eu du mal à expliquer comment ils empêcheraient l’Iran de se rapprocher d’une arme nucléaire alors qu’il élargit son enrichissement d’uranium. Trump, cependant, a déclaré qu’il ne permettrait pas que cela se produise. « L’IRAN N’AURA JAMAIS L’ARME NUCLÉAIRE ! », a-t-il tweetéla semaine dernière.

Des difficultés majeures dans les relations transatlantiques ont commencé après que Trump se soit retiré de l’accord sur le nucléaire iranien en 2018 et ait réimposé des sanctions contre l’Iran, qui avaient été levées en échange de limitations de son programme nucléaire. Les Européens sont [verbalement] restés dans l’accord [mais n’ont jamais repris leur commerce avec l’Iran, reniant leurs engagements du fait de la crainte de sanctions américaines qu’il prétendaient contourner avec le mécanisme mort-né d’INSTEX], notant que, selon l’Agence internationale de l’énergie atomique, l’Iran avait continué de respecter sa partie de l’accord.

 

L’année dernière, l’Iran a commencé à prendre des mesures graduelles pour dépasser les limites de l’accord afin de faire pression sur les Européens pour qu’ils tiennent leurs promesses d’allégement des sanctions, [une contrepartie garantie par l’accord mais annihilée unilatéralement par Trump, sans que l’Europe ait osé s’y opposer dans les faits]. L’accord de 2015 a limité le nombre de centrifugeuses que l’Iran pourrait déployer pour l’enrichissement d’uranium etrestreint la quantité d’uranium qu’il pouvait stocker, entre autres exigences.

Dans une déclaration conjointe mardi, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne ont lancé le mécanisme de règlement des différends, affirmant qu’ils l’ont fait « en toute bonne foi, avec l’objectif primordial de préserver l’accord et dans l’espoir sincère de trouver une solution pour sortir de l’impasse par le biais d’un dialogue diplomatique constructif ».

Les trois nations se sont également dissociées [verbalement] de la campagne de « pression maximale » de l’administration Trump et ont déclaré qu’elles s’opposaient au retrait américain de l’accord en 2018 [sans pour autant respecter leurs engagements commerciaux]. « Nous espérons ramener l’Iran au plein respect de ses engagements au titre du JCPoA. », ont-ils déclaré.

Certains partisans de l’accord sur le nucléaire iranien estiment que les Européens ont fait une erreur en déclenchant le mécanisme mardi, même si leur intention était de préserver l’accord.

Ali Vaez, un expert nucléaire iranien à l’International Crisis Group, a déclaré que cette mesure pourrait nuire à la capacité de l’Europe de jouer le rôle de médiateur entre les États-Unis et l’Iran, ajoutant qu’il est peu probable qu’elle « fasse peser beaucoup plus de pression économique sur l’Iran ».

Cela pourrait « provoquer la crise qu’ils prétendent essayer d’éviter, à moins que le temps et l’espace créés par un engagement diplomatique intense ne soient utilisés pour fournir à l’Iran un répit économique comme moyen de se remettre en conformité avec le JCPOA », a-t-il tweeté.

À la suite de l’annonce des Européens mardi, le Département d’État a salué le déclenchement du mécanisme, déclarant que « nous soutenons pleinement cette décision ».

« Nous sommes d’accord avec nos alliés sur le fait que l’objectif est de se tenir aux côtés du peuple iranien tout en dénonçant les agissements sans foi ni loi de Téhéran », a déclaré un porte-parole du département d’État.

Source : Le cri des peuples