Entretien avec Vladimir Poutine

17.07.2019

Les rapports entre Russie et Italie semblent positifs. Notre gouvernement est parmi les rares en Europe à pousser pour une révision des sanctions. Et pourtant nous sommes ceux qui souffrent le plus du blocus de divers biens de consommation que votre gouvernement a décidé comme contre-mesure. Ne serait-ce pas un geste vers une possible détente si la Russie, unilatéralement, commençait à abolir les contre-sanctions ? 

V. Poutine : “Avec l’Italie nous avons vraiment des rapports particuliers, qui ont fait leurs preuves au fil du temps. Un dialogue fondé sur la confiance avec ses dirigeants a été mis au point. Constamment, un travail conjoint est conduit dans la sphère politique, économique, scientifique et humaniste. Nous apprécions beaucoup ce capital de confiance réciproque et partenariat. Nous avons sans aucun doute tenu compte de ce fait. Et nous n’avions pas le désir d’étendre les limitations aux liens économiques avec l’Italie. Mais le fait est qu’en prenant les mesures de riposte -contre les sanctions illégitimement introduites- nous ne pouvions pas agir de façon sélective parce que, sinon, nous nous serions heurtés à des problèmes dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce. J’ajoute que les décisions sur l’introduction des sanctions contre la Russie ont été adoptées par la Commission européenne et que tous les pays de l’Ue ont voté pour celles-ci. Je souligne, cependant, que les mesures russes ont un caractère partiel et ne nous empêchent pas dans l’ensemble de développer avec succès l’échange d’investissements et une coopération productive. Ainsi aucune entreprise italienne n’a quitté le marché russe. Au récent Forum de Saint Petersbourg ont été conclus des contrats bilatéraux prometteurs dans les secteurs industriel, du pétrole, du gaz et dans la pétrochimie. Pour ce qui concerne, par contre, l’abolition des sanctions, le premier pas doit être fait par celui qui les a promues, c’est-à-dire l’Union européenne. Alors la Russie pourra effacer les mesures de riposte adoptées. Nous comptons qu’à la fin le bon sens prévaudra, que l’Europe se laissera guider avant tout par ses propres intérêts et pas par les suggestions des autres. Et nous pourrons développer pour notre bénéfice réciproque une collaboration tous azimuts tournée vers l’avenir”.

Dans un monde qui, dans un certain sens, semble plus instable maintenant qu’à la période de la guerre froide, les accords sur le désarmement entre Russie et États-Unis sont en crise. Sommes-nous à la veille d’une nouvelle course aux armements, aux issues imprévisibles malgré ce qui paraissait un bon début entre vous et Donald Trump. Dans quelle mesure votre pays a-t-il la responsabilité d’un tel développement ? 

“En aucune mesure ! Le délitement du système de la sécurité internationale a commencé avec l’abandon unilatéral du Traité sur la défense anti-missile (Abm) par les États-Unis. Et celle-ci était la pierre angulaire de tout le système de contrôle sur les armements. Comparez ce que dépense pour sa défense la Russie -environ 48 milliards de dollars- et ce qui est le budget militaire des USA, plus de 700 milliards de dollars. Où est alors en réalité la course aux armements ? Nous n’avons pas l’intention de nous laisser entraîner dans une telle course, mais nous sommes obligés de garantir aussi notre sécurité. C’est justement pour cela que nous avons été obligés d’arriver à faire des projets de moyens et d’armements très modernes, en répondant à l’augmentation des dépenses militaires et aux actes manifestement délétères des USA. Un exemple éloquent en ce sens est la situation relative au traité FNI (missiles de portée intermédiaire, ndr). Nous avons plusieurs fois proposé aux États-Unis de clarifier de façon objective et concrète les questions qu’il y a dans ce document mais nous nous sommes trouvés face à un refus.  En conséquence les  USA sont de fait en train de démanteler encore un autre accord. Les perspectives de notre interaction dans la sphère de la réduction des armements stratégiques restent nébuleuses. Au début de 2021 viendra à échéance la durée du traité New Start (sur les missiles intercontinentaux, ndr). Mais aujourd’hui nous ne voyons pas de la part des USA de disponibilité pour parler de son prolongement ou de l’élaboration d’un nouvel accord complet. Il faut mentionner un autre fait encore. En octobre de l’an dernier nous avons proposé aux USA d’adopter une déclaration conjointe sur la “non admissibilité” d’une guerre nucléaire et sur la reconnaissance de ses conséquences destructrices. Mais, aujourd’hui encore, de la part étasunienne il n’y a pas eu de réaction. Ces derniers temps à Washington il semble qu’on commence à réfléchir à une relance du dialogue bilatéral sur un vaste agenda stratégique. Je pense qu’arriver à des ententes concrètes dans le domaine du contrôle sur les armements contribuerait à un renforcement de la stabilité internationale. La Russie a la volonté politique de faire un tel travail. Maintenant, cela appartient aux USA. J’ai parlé de cela avec le président Trump au cours da la récente rencontre en marge du sommet du G20  au Japon”.

En Russie on parle de l’expansion de l’OTAN, tandis que de nombreux pays européens, surtout de l’Est, affirment redouter d’éventuelles manifestations agressives de Moscou. Comment fait-on pour calmer ces peurs réciproques ? Peut-on faire l’hypothèse d’un nouvel accord d’Helsinki ? Pensez-vous qu’Italie et Russie pourraient lancer ensemble une nouvelle initiative de dialogue comme le conseil Russie-OTAN qui fut lancé à Pratica di Mare en 2002 ?  

“Pour dépasser la situation toxique actuelle il est nécessaire de renoncer aux conceptions archaïques, du temps de la guerre froide, de “dissuasion” et “logique des blocs”. Le système de sécurité doit être unique et indivisible. Il doit reposer sur les principes fondamentaux fixés dans la Charte de l’ONU et dans l’Acte conclusif d’Helsinki y compris le non usage de la force ou de la menace de force, la non ingérence dans les affaires intérieures des États souverains, la recomposition pacifique, et politique des controverses. Nous apprécions l’engagement de l’Italie pour renforcer la compréhension réciproque dans l’aire euro-atlantique. Nous sommes toujours ouverts à un travail conjoint avec des partenaires italiens et occidentaux pour contrer les défis et les menaces réels à la sécurité, y compris le terrorisme international, le narcotrafic et la criminalité cybernétique”.

On a beaucoup parlé d’interférences de hackers basés dans votre pays pendant la campagne électorale [présidentielle aux USA] qui a précédé le vote. Certains pays ont directement accusé votre gouvernement. Que répondez-vous ? Ne croyez-vous pas que ces interférences sont un grave problème dans les rapports avec l’Europe ?

“Le comble de l’absurde a été l’accusation faite à la Russie d’ingérences dans les élections étasuniennes. On sait bien comment tout cela s’est terminé : un coup d’épée dans l’eau. Et claires sont les conclusions de la commission Mueller sur l’absence d’un tel complot ; on n’est pas arrivé à grappiller des faits concrets, tout simplement parce qu’ils n’existaient pas. Le point intéressant est que les sanctions lancées contre notre pays sous le prétexte de ces accusations, sont toujours en vigueur. Du même type est l’effervescence soulevée à propos d’une ingérence russe même dans les processus électoraux dans l’Ue. Elle a été diffusée avec insistance à la veille des élections au Parlement européen. On aurait dit qu’on cherchait, de façon anticipée, à suggérer aux européens que c’était justement la “maléfique interférence russe” qui était la cause des maigres résultats de certaines forces politiques aux élections. Mais l’objectif principal de leurs auteurs est là aussi demeuré identique : continuer à “diaboliser” la Russie aux yeux des citoyens européens ordinaires. Je veux le dire avec une extrême clarté : nous ne nous sommes pas ingérés et nous n’entendons pas nous ingérer dans les affaires intérieures que ce soit des pays membres de l’Ue ou des autres États du monde. C’est en cela que réside notre différence de fond avec les USA et avec une série de leurs alliés lesquels, par exemple, ont soutenu un coup d’état en Ukraine en février 2014. Nous sommes intéressés par un rétablissement des rapports “de plein format” entre la Russie et l’Union, par un maintien de la paix, de la sécurité et de la stabilité dans notre continent commun. Et nous sommes prêts pour une relation constructive avec toutes les forces politiques qui ont obtenu un mandat des électeurs européens”. 

Quels sont exactement les rapports de la Russie avec la Lega de Matteo Salvini ? Est-il votre leader de référence en Italie ? Comment définiriez-vous vos relations avec Silvio Berlusconi ? 

“Les contacts avec les partis politiques des États étrangers restent en général sur une base inter-parti. Ainsi la Lega italienne et notre Russie Unie collaborent dans le cadre d’un accord de coopération. La Lega et son leader Salvini sont des soutiens actifs d’un remodelage de la pleine coopération entre Italie et Russie ; ils se prononcent pour une abolition plus rapide des sanctions anti-russes introduites par les USA et par l’Ue. En ce point nos vues coïncident. Salvini a une attitude chaleureuse envers notre pays, il connaît bien la réalité russe. Nous nous sommes rencontrés en 2014 à Milan, nous avons discuté de perspectives de développement des liens italo-russes et des relations entre Russie et Union européenne. Depuis lors, pour ce que je sais, Monsieur Salvini et des représentants de son parti gardent des contacts avec les collègues russes intéressés au développement de la coopération avec leurs propres partenaires italiens. Je l’ai dit en diverses circonstances et je le répète : dans nos rapports avec les États étrangers nous nous référons aux dirigeants légalement élus, légitimes. Nus sommes prêts à travailler et nous travaillerons avec ceux qui ont été choisis par le peuple italien, abstraction faite de leur appartenance politique. En ce qui concerne Berlusconi, des rapports d’amitié de plusieurs années nous lient. Silvio est un homme politique de stature mondiale, un vrai leader qui défend fermement les intérêts de son pays dans l’arène internationale. Sa volonté sincère de préserver et multiplier le potentiel accumulé dans les rapports entre nos deux pays mérite le respect. Nous n’arrivons pas à nous rencontrer souvent, mais quand cette occasion se présente, il ne se permet jamais de discuter de questions de politique intérieure. Et je ne le fais pas non plus. C’est un fait important qu’il y ait en Italie un consensus absolu entre toutes les forces politiques autour du développement des bons rapports avec la Russie. Et nous répondons à cela avec une totale réciprocité”. 

Pendant la récente visite du Premier ministre Conte à Moscou a-t-on parlé d’une éventuelle acquisition par la Russie de dette publique italienne ?

“Nous n’avons pas parlé de ce sujet. Et, que je sache, aucune requête officielle ne nous est même parvenue du côté italien”.

Avec l’élection de Vladimir Zelensky à la présidence ukrainienne, nombreux sont ceux qui s’attendaient à un dégel avec Moscou pour arriver à une solution rapide du conflit dans le Donbass et à la mise en place d’un dialogue constructif. Est-ce possible ?

“Oui, c’est possible si Zelensky commence à réaliser ses promesses pré-électorales. Y compris celle d’initier des contacts directs avec ses propres concitoyens dans le Donbass et de cesser de les appeler séparatistes. Si les autorités ukrainiennes  respectent les accords de Minsk, au lieu de les ignorer. L’”ukrainisation” coercitive, les interdictions d’employer la langue russe (qui est la langue maternelle de millions de citoyens de l’Ukraine), y compris son enseignement dans les universités et dans les écoles, les tentatives des pouvoirs précédents de détruire la fragile paix inter-confessionnelle ne sont qu’une petite partie du bagage indigne que le nouveau président devra régler. Pour cela je répète : les citoyens d’Ukraine attendent de Zelensky et de son équipe non pas des déclarations mais des actions concrètes et des changements au plus tôt. Et les autorités de Kiev doivent certes comprendre finalement qu’il n’y a pas d’intérêt commun à une confrontation entre Russie et Ukraine, mais bien un développement de la coopération pragmatique sur la base de la confiance et de la compréhension réciproque. Nous, nous sommes prêts”.

Vous n’avez pas de vrais adversaires politiques, vous avez obtenu presque 77% des voix aux élections présidentielles l’an dernier, l’opposition est quasi inexistante. Pourquoi alors vos plans de développement ont-ils du mal à décoller ? Quels sont les plus grands obstacles ? 

“Ce n’est pas une question de pourcentage de votes aux élections mais des réalités économiques que la Russie se trouve devoir affronter : chutes ou oscillations des prix internationaux pour les marchandises traditionnelles de notre export, du pétrole au gaz, aux métaux. Et puis il y a aussi l’influence de limites extérieures. Toutefois nous sommes en train de mener une politique pondérée et réaliste. Nous assurons la stabilité macro-économique, nous ne nous permettons pas de croissance du chômage. Nous avons même pu concentrer de notables ressources pour lancer la réalisation de projets nationaux de grande dimensions qui doivent assurer un développement décisif des secteurs clé de l’économie et de la sphère sociale, une hausse de la qualité de la vie pour les gens. Quant à la réalisation des plans, en vérité, ceux-ci ne sont pas toujours opérés aussi rapidement que nous voudrions. Des imprévus, des complications, des inexactitudes surgissent. Mais c’est là un problème commun à tous les pays et c’est compréhensible : aujourd’hui des devoirs immenses se posent face à nous tous. Ils ne concernent pas seulement l’économie mais aussi d’autres sphères. L’essentiel est que, à bien des égards, les gens doivent changer, prendre conscience des nécessités des transformations, de leur propre place dans ces processus, s’insérer dans le travail commun. Ce genre de choses n’advient pas sur commande. Il faut que chacun perçoive que le monde autour de  soi change vertigineusement. Les technologies se développent à des rythmes croissants. De ce fait nos plans se tendent dans l’avenir. Nous sommes en train de créer des conditions pour la réalisation des talents, des capacités de tout un chacun, surtout pour les jeunes. Parmi les nombreux programmes nécessaires dans cette sphère, je considère comme très important le projet “La Russie est le pays des opportunités” consacré à un développement personnel et professionnel des gens de diverses générations. Nous atteindrons certainement nos objectifs en nous fondant sur énergie, liberté et initiative des citoyens”.

Pensez-vous à une Russie d’après Poutine à partir de 2024 ? Quitterez-vous la politique ou, comme beaucoup le croient, resterez-vous dans une autre fonction ? 

“Il est prématuré d’en parler. Il y a encore cinq années de travail intense et avec ce dynamisme vertigineux que nous observons à présent dans le monde, il est difficile de faire des prévisions. Croyez-moi, j’ai en ce moment de quoi m’occuper dans le rôle qui m’incombe”.

Qu’est-ce qui constitue la base des relations économiques et commerciales entre l’Italie et la Russie ? Quels sont les projets à présent réalisés et discutés ?

“L’Italie est un des principaux partenaires commerciaux de notre pays, au cinquième rang dans le monde après la Chine, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Biélorussie. En Russie sont représentées environ 500 entreprises italiennes. Et malgré les sanctions dont nous avons parlé, les liens bilatéraux sont en train de se développer avec succès. Les échanges ont augmenté en 2018 de 12,7% à 26,9 milliards de dollars. Les investissements directs italiens au début de l’année en cours ont atteint 4,7 milliards de dollars, et même les investissements russes en Italie sont importants, équivalents à 2,7 milliards de dollars. Des sociétés des deux pays ont déjà réalisé une série de gros projets d’investissements. Parmi les plus importants il y a quatre centrales électriques dans les régions de Tver, Ekaterinburg et Sevastopol gérées par Enel (Ente Nazionale per l’Energia Elettrica, Société nationale pour l’énergie électrique, NdT) ; deux joint venture pour la production de pneumatiques à Voronezh et à Kirov avec Pirelli ; un établissement à Chelyabinsk qui fabrique des pompes pour l’industrie pétrolifère avec Termomeccanica SpA. À Chelyabinsk fonctionnent cinq autres entreprises en joint venture avec des partenaires italiens incluant une production sidérurgique, la fabrication d’équipements énergétiques et de machines cryogéniques. L’an dernier dans cette région a été mis en fonction un établissement pour la production de moteurs électriques à haut voltage avec la société italienne Nidec. Investissent activement dans l’économie russe des géants comme Eni, Maire Tecnimont, Iveco. En Italie, comme exemple d’importants investissements russes je citerais le raffinement et la distribution de produits pétrolifères de Lukoil, ainsi qu’une des plus grandes usines d’aluminium en Europe, en Sardaigne, propriété de Rusal. Une série de gros projets d’investissements en Russie avec la participation italienne sont maintenant dans la phase d’élaboration. Des plans pour l’énergie éolienne d’Enel ; la construction d’une usine chimique dans la région de Samara et d’une usine de transformation du méthane dans la région de l’Amour avec la participation de Maire Tecnimont ; une nouvelle fabrique de pâtes de Barilla. Important aussi un gros projet russe-italien hors des frontières de notre pays, en Égypte. Je fais référence au gisement Zohr où travaillent Eni et Rosneft. Je voudrais remercier nos partenaires d’affaires italiens pour leur position en faveur du développement des liens entrepreneuriaux. Nous l’apprécions beaucoup et nous espérons que la coopération économique russo-italienne serve aussi à l’avenir pour le bien de nos pays et de nos peuples”.

Source : Reseau International