Une bonne partie des difficultés de la banlieue serait résolue si l’on enseignait que la France est un pays chrétien

08.09.2017

Agrégé, docteur en histoire, Jean-François Chemain a enseigné dix ans dans un collège de Zep. Dans son dernier livre, Tarek, une chance pour la France ?, il décrit un système où les difficultés ne sont pas toujours celles qu’on attend.

Il est un mot qu’on n’associe a priori pas à la jeunesse de banlieue, mais qui constitue le coeur de ce que j’y ai vécu, depuis le premier jour : l’amour. Je dis bien : l’amour. Ces jeunes, presque tous d’origine immigrée, presque tous musulmans et pour beaucoup de milieu défavorisé, certains commençant même à faire des “bêtises”, ont tous une soif d’aimer, et d’être aimés, proportionnelle à la difficulté de leur situation. Les prétendues “racailles” ont des “coeurs d’artichaut”, et le manifestent à temps et à contretemps. Mots ou lettres d’amour, cris du coeur, dessins, petits cadeaux… leur avalanche harasse bien plus l’enseignant que les exceptionnelles agressions, et il faut que cela se sache.

Et ce tsunami affectif s’étend à ce qu’aime l’enseignant : s’il aime la France, on veut l’aimer aussi… Comme l’écrivait la philosophe Simone Weil, dans l’Enracinement : « Il faut donner quelque chose à aimer, et ce quelque chose c’est la France. » Le problème est que cela ne fait plus partie des missions de l’enseignant, comme l’a récemment découvert l’acteur et écrivain Lorànt Deutsch, interdit de conférence dans certains établissements !

Autre problème, l’institution, dont la mission n’est donc pas de donner à aimer (la repentance des « crimes » de la France est partout dans les programmes), fait tout pour se faire détester — et ce, avec les meilleures intentions du monde. Le sacro-saint collège unique vole l’adolescence de gamins qui rêvent d’un métier manuel, qu’on séquestre six heures par jour dans une prison qui les dévalorise et nourrit leur révolte. La multiplication des innovations sociétales (théorie du genre, etc.), qu’on leur assène comme des évidences “républicaines”, alors qu’elles sont sujettes à de violents débats, scandalise des jeunes issus de cultures “traditionnelles”, à qui l’on interdit de les contester au nom de la “laïcité”, leurs arguments étant irrecevables puisque supposés d’origine religieuse.

Il serait pourtant d’autant plus utile de leur donner à aimer ce pays, dont ils constitueront bientôt une large part des citoyens, qu’ils n’y sont pas spontanément portés, nourris qu’ils sont de toutes les bonnes raisons (le “racisme”, l’“islamophobie”, la guerre d’Algérie…), qu’ils auraient, “eux”, de se sentir des victimes de “nous”, et donc pleins d’une colère légitime. Avec à l’esprit, pour beaucoup, une équation simple : français égale chrétien, donc si je suis musulman je ne peux pas être français. Ce en quoi ils n’ont pas tort, puisque toute notre culture, notre anthropologie, ont été formatées par des siècles de christianisme. Dire qu’on doit manger de tout à la cantine n’est pas, c’est ainsi, neutre religieusement, puisque le fait de ne pas avoir d’interdit alimentaire distingue le christianisme du judaïsme et de l’islam. Comme me l’a dit un jour un élève : « Ce qui est une vérité pour vous est une erreur pour nous. » Leur religion est la principale obsession de nombre de ces jeunes (lire l’encadré), qui ne semblent pouvoir percevoir la réalité qu’à travers son prisme, les plaçant en situation d’extériorité, de rejet, d’hostilité par rapport à ce qui les entoure.

De cela — à mon grand étonnement — bien peu de “collègues” témoignent. C’est l’omerta. Le logiciel interne de nombre de “profs” ne semble pas comporter cette capacité de constater ce qui a trait à l’islam. On peut — on doit — dénoncer l’influence néfaste “des religions” (essentiellement, en fait, du christianisme) mais on ne peut en aucun cas dire que l’islam pourrait poser des questions spécifiques. Si certains élèves dysfonctionnent, ce ne peut être que pour des raisons sociales (certains semblent même voir avec plaisir en eux le sang neuf qui viendra réveiller leur vieux rêve de révolution). Le regard de bienveillance que l’institution demande à bon droit de porter sur eux supposerait donc un refus de reconnaître l’origine proprement religieuse de certaines difficultés. Lorsque des collègues ont découvert, grâce à Internet, que j’osais poser ce genre de questions, j’ai vécu une véritable mise à l’écart. « Nous savons maintenant qui tu es vraiment ! » (sic). On a tout de suite fait de moi un “propagandiste d’extrême droite” ! Mise à l’index, chasse aux sorcières : le registre sémantique de l’inquisition n’est pas exagéré pour décrire ce que l’on peut, dans ce pays “laïc”, subir quand on s’écarte de certains dogmes.

Car c’est le coeur du problème, et le plus douloureux de mes étonnements : le sectarisme d’une Éducation nationale qui vit sa mission de manière proprement cléricale, martelant ses dogmes sur le mode catéchétique. Cela n’est pas en soi contestable, puisqu’à la limite le formatage “républicain” des jeunes esprits (ce qui suppose celui des enseignants) est un de ses objectifs affichés, depuis Jean Macé et Ferdinand Buisson. Ce qui a bien fonctionné pendant un siècle, favorisant les “Unions sacrées” à diverses époques périlleuses. Le problème est que cela ne fonctionne plus, parce que les esprits concernés ne partagent plus la même histoire chrétienne, la même anthropologie, et qu’auprès d’eux le discours sur la “neutralité” laïque ne passe plus.

Pour eux, la laïcité n’est qu’un christianisme qui n’ose plus dire son nom, ce en quoi ils ont raison : elle est, au contraire du discours officiel, le résultat du combat bimillénaire de l’Église pour échapper au contrôle de l’État. Elle reste un dialogue entre chrétiens : le droit de croire ou non, de pratiquer ou non, d’être catholique ou protestant, ou de croire à sa manière… Et beaucoup la confondent avec la religion publique d’une République sacralisée, qui se serait substituée à l’Église pour imposer la mise en oeuvre de principes évangéliques rebaptisés “valeurs républicaines”.

Cela les “jeunes” le perçoivent bien et c’est pourquoi ils contestent cette laïcité dont la prétendue neutralité religieuse n’est à leurs yeux qu’une imposture. C’est ainsi, les valeurs républicaines ne sont pas religieusement neutres, parce qu’elles découlent d’une certaine culture religieuse, et viennent heurter d’autres valeurs issues d’autres cultures religieuses. Elles ne sont “universelles” qu’en tant qu’elles découlent d’un catholicisme qui signifie, justement, “universel” (on retrouve le « ce qui est une vérité pour vous est une erreur pour nous »).
L’histoire montre que seule la force la plus implacable — la Terreur — peut imposer des idées fausses. Sommes-nous prêts à la mettre en oeuvre ? L’enseignant ne doit-il être qu’un propagateur d’idéologie ? J’ai maintes fois pu expérimenter en classe la force libératrice de la vérité, dès lors que celle-ci est annoncée dans une relation d’amitié réciproque.

Une bonne partie des difficultés de la banlieue serait, à mon avis, résolue si l’on avait l’honnêteté d’enseigner à des jeunes qui, à travers leur prisme religieux, voient dans la France un pays “chrétien”, et qui attendent d’en entendre l’aveu, que oui, ils ont raison, les valeurs qui y ont cours ont été roulées dans une culture chrétienne multiséculaire, même si la réalité des relations entre l’Église et l’État fut souvent conflictuelle. Les aimons-nous assez, nous aimons-nous assez, aimons-nous assez la vérité pour la leur dire ? La mère de toutes les violences, en banlieue comme ailleurs, est peut-être celle qui est faite, par idéologie, à la vérité. Ces jeunes nous acculeront-ils à regarder celle-ci en face ?

Source : https://www.valeursactuelles.com/societe/jean-francois-chemain-ecoles-de-banlieue-un-etat-des-lieux-88098