Nous et les autres

18.01.2016

Le Prince Nicolas Sergueevitch Troubetskoï (Moscou,1890 – Vienne,1938), linguiste, philologue, historien et philosophe, est considéré comme un des grands intellectuels russes de l’émigration.

Cet article fut inséré dans le recueil « Evraziiskii Vremenik », livre IV, Berlin, 1925, pages 66-81. Le Prince N.S. Troubetskoï s’efforce d’y articuler l’eurasisme comme un courant essentiellement culturel. A notre connaissance, il s’agit d’un texte très difficilement trouvable dans notre langue, sinon inédit en français.

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L’eurasisme, en tant que mouvement idéologique, manifesta clairement son existence pour la première fois et commença à se cristalliser dans les conditions et le milieu de l’émigration russe. L’émigration russe est une manifestation politique, conséquence directe d’événements politiques. Même si les émigrants russes s’efforçaient de sortir de la politique, ils ne seraient pas en mesure d’y parvenir, de par la permanence de leur qualité d’émigrants. Ce qui définit la qualité du réfugié est déterminé par les conséquences d’événements politiques dictés par la panique : il suffit que les raisons ayant induit la panique cessent d’exister, et le réfugié – pour autant qu’il fut véritablement un réfugié – peut revenir en sa patrie.

L’existence de l’émigration est déterminée par le désaccord poussé à l’extrême entre les convictions d’une part de la société et celles des cercles dirigeants : tant que ce désaccord persistera, l’émigrant ne pourra revenir dans sa patrie, malgré que pour ce qui concerne les raisons ayant provoqué la paniques (terreur, famine,etc…), tout soit revenu dans l’ordre. Et comme le rêve secret de chacun est le retour en la patrie, les réfugiés tentent de savoir en s’interrogeant les uns les autres si ce qui leur a inspiré la terreur n’aurait pas pris fin, et quand ils pensent qu’il n’y a plus rien à craindre, les émigrants s’interrogent alors sur le caractère que devrait avoir le gouvernement pour pouvoir considérer que leur désaccord serait devenu insignifiant.Parce que les questions politiques sont en permanence sur les lèvres des émigrants russes;elles ne leur sortent pas de la tête. Parce que même s’il le souhaitent ardemment, les émigrants ne peuvent faire abstraction de la politique. Et parce que, tout spécialement, dans l’émigration, toute orientation idéologique est abordée du point de vue de son contenu politique. C’est bien entendu de cette façon qu’est abordé l’eurasisme.

Aux eurasistes, on pose les questions suivantes : tu es quoi, de gauche ou de droite ? Monarchiste ou républicain ? Démocrate ou aristocrate ? Constitutionaliste ou absolutiste ? Socialiste ou partisan de la classe bourgeoise ? Et quand on ne reçoit pas de réponse satisfaisante à ces questions, soit on soupçonne l’une ou l’autre machination profondément cachée, soit on hausse dédaigneusement les épaules, déclarant que ce « mouvement » purement littéraire n’est qu’une simple originalité.

II

La raison de tout ce malentendu, de cette incapacité de trouver langue commune réside en ce que dans l’eurasisme, le problème des rapports mutuels entre politique et culture est posé de façon radicalement différente de celle à laquelle l’intelligentsia russe est coutumière.

Dans la conscience de chaque intellectuel russe (au sens le plus large du terme, jusqu’à inclure toute personne « éduquée ») vivent, entre autres, depuis l’époque de Pierre le Grand, deux idées, ou plus précisément deux complexes d’idées : la Russie en tant que grande puissance européenne », et la « civilisation européenne ». La « tendance » d’une personne était déterminée par son rapport à ces deux idées. Il existait deux types tout à fait opposés. Pour les uns, la seule voie était celle de la Russie en tant que grande puissance européenne. Ils disaient : quel qu’en soit le prix, ce prix fût-il l’asservissement du peuple et de la société, le renoncement intégral aux traditions des Lumières et de l’humanisme de la civilisation européenne, donnez-nous une Russie grande puissance européenne. C’étaient les représentants de la réaction gouvernementale. Pour les autres, l’idée « progressiste » de la civilisation européenne était plus chère que tout. Ils disaient : quel qu’en soit le prix, fût-il le renoncement à la puissance de l’État et au statut de grande puissance de la Russie, donnez-nous chez nous, en Russie, la réalisation des idéaux de la civilisation européenne (c’est-à-dire, pour les uns la démocratie, pour les autres, le socialisme, etc..) et faites de la Russie un État européen progressiste. C’étaient les représentants de la société radicale et progressiste.

La tragédie résidait en ce qu’aucune des deux tendances ne pouvaient être mise en œuvre complètement, compte tenu des conditions de vie russes. Chaque camp pointait les contradictions internes et inconsistances de l’autre, sans voir qu’il était infecté par les mêmes déficiences. Les réactionnaires comprenaient parfaitement qu’en ouvrant les portes à la démocratie russe, c’est-à-dire une bandes de paysans demi-sauvages (du point de vue européen), les progressistes eux-mêmes allaient porter un coup irréparable à l’existence même de la Russie. De leur côté, les progressistes indiquaient avec à propos que si la Russie voulait conserver sa place dans le « concert des grandes puissances européennes », il était indispensable qu’elle se maintienne au niveau des autres États européens, en matière de politique intérieure. Mais bien entendu, ni les réactionnaires, ni les radicaux-progressistes ne comprenaient leur propre dimension utopique et dépourvue de consistance interne.Il y se trouvait évidemment des représentants du « juste milieu », du « conservatisme réfléchi », du « libéralisme raisonné », combinant le patriotisme de le grande puissance avec l’impératif d’une politique intérieure libérale. Mais finalement, cette portion de la société russe éduquée vivait dans l’utopie. L’idée d’une Russie en tant que grande puissance, et celle de la concrétisation sur le sol russe des idéaux de la civilisation européenne, ces deux idées fondamentales, qui dans leurs combinaisons variées suscitaient la divergence parmi les tendances de la vie politique russe, étaient artificielle dans leur racine même. Elles furent les rejetons des réformes de Pierre le Grand. Pierre avait imposé ses réformes par la force, sans demander au peuple russe s’il les souhaitait, et dans la mesure où les deux idées étaient les rejetons de ses réformes, elles étaient étrangères au peuple russe. Ni la Russie en tant que grande puissance européenne, ni les idéaux européens du progrès ne disaient quoi que ce soit au peuple russe. Dans les conditions du mutisme artificiel et de la passivité des masses populaires, il était possible de maintenir pendant  une longue période la coupole des Lumières européennes au-dessus du peuple russe d’une part, et de l’autre la dimension de grande puissance européenne de la Russie. Mais l’un comme l’autre était voué à se fissurer et ensuite à s’effondrer au fur et à mesure que se mettait en branle la masse du peuple russe, fondement naturel de tout l’édifice Russie. C’est précisément pour cela qu’était vain et stérile, le débat entre les « courants » russes apparus au fil des différentes combinaisons entre les idées de la qualité de grande puissance européenne de la Russie et les idéaux européens du progrès. Sur les tréteaux, installés par d’autres qu’eux, des ingénieurs élevèrent les murs d’un édifice. Ils se querellèrent à propos de la meilleure manière de la couvrir d’un toit, oubliant complètement d’essayer d’apprendre comment et pourquoi avaient été installés les tréteaux sur lesquels ils se querellaient. Il s’avéra que les tréteaux étaient vivants et commencèrent à bouger, les murs de l’édifice se fissurèrent et puis s’effondrèrent, ensevelissant une partie des ingénieurs, et le débat au sujet du toit perdit tout son sens.

A l’évidence, dès lors que tout ce tableau a pu éclairer la compréhension, il apparaît indispensable de modifier l’approche de ces questions politiques qui ont jusqu’ici jeté le trouble dans  la société russe. Ces questions furent explorées sur base de  prémisses historico-culturelles entrées dans l’esprit de la société russe éduquée à l’époque post-pétrovienne, mais qui demeurèrent organiquement étrangères au peuple russe. Ayant pris conscience de cela, ne croyant pas en l’universalité et la valeur absolue de la culture européenne et réfutant la « loi du progrès universel » communément admise, il convenait avant tout de rechercher une nouvelle base culturelle et historique à partir de laquelle on pourra répondre aux questions politiques. De là étaient issus tous les malentendus propres aux tenants russes des anciens courants de pensée lors de leur rencontre avec l’eurasisme. L’eurasisme ne rejette pas l’une ou l’autre conviction politique des tenants des anciens courants de pensée, mais bien le contexte culturel-historique ayant suscité ces conviction dans la conscience des tenants des anciens courants de pensée. De droite, de gauche, modérés, conservateurs, révolutionnaires et libéraux, tous tournent exclusivement dans la sphère des représentations de la Russie post-pétrovienne et de la culture européenne. Lorsqu’ils évoquent l’une ou l’autre forme de gouvernement, ils pensent celle-ci dans le contexte particulier de la culture européenne ou celui de la Russie post-pétrovienne européanisée. Les réformes et modifications qu’ils estiment nécessaires d’introduire dans le système ou les idées politiques ne concernent que le système ou les idées et non le contexte culturel lui-même. Cependant, pour l’eurasisme, le plus important c’est le changement de culture. L’eurasisme estime insignifiant et improductif le changement de système ou d’idée politique qui ne s’accompagne pas d’un changement de culture.

III

La culture de chaque peuple menant son existence dans le cadre d’un État doit inclure en tant qu’élément propre des idées et théories politiques. Ainsi, l’accusation selon laquelle l’eurasisme professerait l’indifférence politique, l’indifférence aux questions politiques, est fondée sur un malentendu. Mais l’erreur n’est pas moindre, même si on la rencontre souvent, que d’identifier l’eurasisme avec l’un ou l’autre ancien courant d’idées politiques. L’eurasisme réfute l’autorité sans appel de la culture européenne. Et comme il est admis de lier au concept de culture européenne la notion de « progressisme », beaucoup pensent que l’eurasisme est un courant réactionnaire. L’eurasisme pose l’exigence d’une culture nationale et déclare sans appel que la culture nationale russe est impensable sans l’orthodoxie. Cette association, bien entendu, évoque à nouveau chez de nombreuses personnes le souvenir de la fameuse expression « autocratie, orthodoxie, nationalisme» et elle en sort encore renforcée la conviction selon laquelle l’eurasisme serait une forme nouvelle de la vieille idéologie réactionnaire russe. Succombent à cette illusion non seulement ceux de gauche, mais aussi beaucoup à droite, qui s’empressent de déclarer que l’eurasisme est des leurs. Il s’agit d’un profond malentendu. L’expression « autocratie, orthodoxie, nationalisme1» prend une signification particulière sur les lèvres des tenants de la droite russe. A strictement parler, toute la formule pourrait être librement signifiée par le seul mot autocratie. Le Comte Ouvarov2 déterminait encore «le nationalisme» comme l’union de l’autocratie et de l’orthodoxie. Pour ce qui est de l’orthodoxie, les représentants de la réaction gouvernementale entendaient (mais que n’entend-on pas sans le vouloir aujourd’hui…) l’orthodoxie sous la coupe du synode dirigé par le haut-procureur. Mais tout «l’esprit russe» des réactionnaires ne dépasse pas le verbiage faux d’un populisme factice soutenu par la creuse élégance fleurie des idiotes «images d’Épinal» russes du 19e siècle, sous lequel transparaît l’uniforme de modèle prussien pour la parade équestre du Grand Manège. Toute leur «orthodoxie» ne dépasse pas le moleben solennel de l’archiprêtre, les jours sans obligation de jeûne, conclu par la proclamation des souhaits de longue vie aux personnages en vue. Pour eux, l’orthodoxie et l’esprit du peuple ne sont rien d’autre que les accessoires efficaces et traditionnels de l’autocratie. Et l’autocratie seule paraît revêtue d’une valeur incontestable. A la recherche de l’idéal dans le passé russe, ces réactionnaires le trouvent dans les règnes d’Alexandre III ou Nicolas Ier.Tout cela non seulement n’a évidemment rien de commun avec l’eurasisme, mais cela en est le contraire. Dans la proclamation de son mot d’ordre de culture nationale russe, l’eurasisme s’écarte de la période de l’histoire russe empereur-haut-procureur, postpetrovienne, et saintpetersbourgeoise.Ce qui paraît être la valeur importante de l’histoire russe aux yeux des eurasistes, ce n’est pas l’autocratie de l’empereur, mais le profond sentiment religieux-orthodoxe parcourant tout le peuple et dont l’ardeur a transmuté le joug tartare en pouvoir impérial russe et transformé le oulous de Batu en l’État orthodoxe moscovite. L’eurasisme considère l’autocratie impériale comme la renaissance de la monarchie authentiquement nationale pré-pétrovienne (on a bien sûr en vue l’autocratie dans son essence spirituelle, et non à la mesure de ses accomplissements en politique extérieure, dont certains furent colossaux). S’étant détachée de la «confession existentielle» qui fut dans la Rus’ ancienne l’appui idéologique du pouvoir tsariste et qui en cette époque trouvait en la personne du tsar son plus chaud zélateur, l’autocratie impériale dût naturellement et inévitablement s’appuyer sur l’esclavage et le militarisme. L’eurasisme ne peut tolérer que l’orthodoxie soit ramenée à un simple accessoire de l’autocratie et l’esprit du peuple réduit à une déclamation administrative. Elle revendique une orthodoxie authentique,l’orthodoxisation de la vie quotidienne, une culture nationale authentique fondée sur la «confession existentielle» et reconnaît avoir pour idéal la monarchie, pour autant qu’elle fût la conséquence organique de la culture nationale.

IV

La révélation explicite de l’attitude négative de l’eurasisme envers la Russie impériale et l’insistance sur la valeur d’une identité propre authentiquement liée au peuple peuvent générer un autre malentendu, à savoir, l’identité de l’eurasisme et du populisme révolutionnaire. L’eurasisme se distingue nettement de ce populisme. Quoi qu’il en soit, le populisme révolutionnaire russe a toujours été et demeure une modalité du socialisme. Et le socialisme est un rejeton de la culture romano-germanique, totalement étrangère à l’eurasisme sur le plan spirituel. Si l’élément socialisme intervient sous une forme affaiblie chez les populistes modérés, cela ne change rien au principe de l’affaire. La relation des populistes avec l’identité russe originale se distingue en sa racine de la relation de l’eurasisme avec cette identité. De l’existence concrète du peuple, des attentes de celui-ci, l’idéologie populiste a extrait artificiellement quelques éléments seulement : l’économie communale, les rassemblements ruraux, le principe de l’artel, l’idée que la terre vient de Dieu, le sectarisme rationaliste, la haine cachée envers le barine, les complaintes de brigands, etc. Tous ces éléments tirés de la vie, des conceptions du monde, de l’état d’esprit, ce sont échappés de leur contexte historique, furent idéalisés et déclarés les seuls à être de façon significative authentiquement du peuple ; tout le reste était mis de côté. Évidemment la sélection avait été effectuée en fonction de l’indice de compatibilité avec le socialisme. Tout ce qui dans la vie du peuple et sa conception du monde apparaissait incompatible selon ce critère relevait du lot de l’ « arriération » et des « ténèbres » des masses populaires et devait être éliminé par l’école et la propagande.L’école et la propagande devaient instiller dans le peuple les traits dont il était dépourvu et qui étaient inhérents à « la démocratie des pays évolués d’Occident ».Les populistes pensaient la Russie future comme une république démocratique et parlementaire exemplaire, avec un droit au suffrage universel exceptionnellement large, élargi pourquoi pas aux adolescents des deux sexes, avec la séparation de l’Église et de l’État, et une sécularisation totale non pas limitée à l’État mais étendue à la vie familiale, etc, etc.

Selon cet idéal, entièrement emprunté aux idéologues romano-germaniques, le rôle de l’originalité russe se réduit à une allocation des terres sur base des droits résultants de leur culture ; en outre cette répartition étant effectuée au niveau de l’État, la situation produite ne rappelle que lointainement le «mir» russe. De cette façon, pour les populistes, l’originalité est utilisée comme tremplin vers l’étreinte du nivellement de l’européanisation. «Aller dans le peuple», ce n’était finalement qu’une tactique particulière, un procédé destiné à mettre en œuvre l’européanisation et à installer en Russie les idéaux bien connus de la civilisation romano-germanique. Le paradoxe, la contradiction interne de la combinaison d’une originalité de façade avec un contenu décidément occidentaliste fut toujours le talon d’Achille du populisme révolutionnaire russe. Précisément à cause de son essence socialiste et occidentaliste, le populisme révolutionnaire paraît totalement inacceptable à l’eurasisme. L’eurasisme approche la culture nationale russe sans aucun souhait de la transformer en une quelque forme de vie romano-germanique (soit déjà existante en Europe, soit seulement proposée par l’imagination des publicistes européens), mais au contraire, avec le vœu de la libérer de l’influence romano-germanique, et de la conduire sur la voie d’un développement authentiquement autonome et national. Évidemment, l’eurasisme n’accepte pas sans analyse tout ce qui est ou fut original au sein du peuple russe; il prend soin de distinguer entre ce qui est valable, nuisible ou indifférent. Mais le critère qui guide en cela l’eurasisme n’est pas qu’un fait donné de la culture russe ou de la vie populaire soit favorable à la réalisation de l’un ou l’autre idéal emprunté aux européens (le socialisme, la république démocratique, etc…), mais exclusivement la valeur intrinsèque d’un fait donné dans sa relation avec la culture nationale russe. De ce point de vue, il convient également de distinguer entre les phénomènes ponctuels, passagers, et les phénomènes au sens profond, à la signification permanente, et encore entre les phénomènes créateurs et les manifestations destructeurs. Ainsi l’économie communale, sur laquelle insistent particulièrement les populistes est une forme d’activité économique passagère, apparue historiquement et vouée à disparaître dans le processus de l’histoire. La disparition de la commune et le passage à la propriété individuelle de la terre est un processus historique auquel on ne peut échapper au moyen de quelconques mesures artificielles. Et dans la mesure où la pratique agricole communale freine le développement de la productivité de l’activité économique paysanne, il convient de la considérer comme un phénomène culturel nuisible, destructeur et il faudrait se soucier de son remplacement par d’autres pratiques économiques. L’eurasisme préconise l’originalité russe, et il s’avère que l’économie communale ne fait pas partie des signes essentiels de cette originalité. Observant la conception du monde populaire, et la manière dont cette conception se manifeste dans les activités du peuple, les populistes taisaient ou attribuaient aux «ténèbres» la soumission du peuple à Dieu, l’idéalisation du pouvoir du tsar, la poésie spirituelle, la piété, le rite de la confession, entre autres. Ce sont précisément tous ces traits, manifestations des fondements populaires de la stabilité, qui sont porteurs de grandes valeurs du point de vue de la culture nationale. Au contraire, toutes les manifestations de révolte tant au niveau de l’état d’esprit que dans les créations populaires, telles que la haine du peuple envers le «barine», les chants et légendes idéalisant les brigands, les récits de moqueries vis-à-vis des «popes» étaient très prisés par les populistes, malgré qu’il soit clair que ces phénomènes purement négatifs, anti-culturels et antisociaux ne renferment aucun potentiel culturel créatif. De plus, au sein de ces éléments négatifs de la psychologie populaire, les populistes ne savaient accorder de la valeur qu’à leurs aspects les plus négatifs : on appréciait la haine du «barine» pour autant qu’elle ait une dimension «sociale», que par sa forme elle brise l’unité nationale, ce qui est incontestablement nuisible, car elle aurait pu avoir une dimension positive, jusqu’à un certain point, si on en venait à considérer le « barine » comme une personne appartenant à une culture autre, non-nationale. Mais plus fondamentalement, l’eurasisme se distingue du populisme en ce qui concerne la religion. Tout comme les socialistes, les nationalistes étaient en majorité des athées, ou dans les cas extrêmes, d’abstraits déistes. Dans la vie religieuse du peuple ils n’étaient capable de «distinguer » et apprécier qu’un sectarisme rationaliste. L’eurasisme vit sur le terreau de l’Orthodoxie, confessant celle-ci en tant que seule forme authentique du Christianisme. Il reconnaît qu’en cette qualité de foi unique, l’Orthodoxie peut jouer dans l’histoire russe un rôle de stimulus créateur. Nous trouvant dans le terreau de l’Orthodoxie, il est impossible de ne pas voir que le protestantisme et le sectarisme rationaliste sont des formes religieuses émotionnelles et décadentes. L’existence de quelques succès auprès du peuple dans le chef du «chtundisme3», du baptisme et de quelques autres sectes rationalistes est l’affligeante conséquence de deux siècles d’européanisation, au cours desquels le haut et le bas de la nation furent séparés par un gouffre.L’intelligentsia et la semi-intelligentsia fermèrent les yeux sur la richesse spirituelle de l’Orthodoxie, ne voyant en elle qu’une foi de moujiks et furent infectés par les formes décadentes du christianisme occidental, et le gouvernement, congela et en bureaucratisa l’Église Russe, la privant de toute initiative et de liberté d’action, ne prenant aucune mesure permettant d’élever le niveau spirituel du clergé ou de propager une instruction authentiquement orthodoxe. Si durant ces siècles pénibles de l’histoire russe, le peuple en vint souvent à abandonner l’Église, n’y trouvant plus cet authentique esprit orthodoxe, dont il avait infiniment soif, succombant aux séductions du rationalisme à bon marché, arrivé à lui à travers l’intelligentsia et la semi-intelligentsia dévoyées, nous ne pouvons voir dans ces phénomènes malheureux que les symptômes de la maladie. Le gouvernement eut tort de lutter contre ces symptômes (de plus, en recourant à des mesures policières) car c’est la maladie elle-même qu’il fallût guérir. Mais les populistes4, qui ne voyaient en ces symptômes que choses saines, avaient plus tort encore. En aucun cas on ne peut considérer comme positif le sectarisme rationaliste. Du point de vue religieux, il s’agit d’une dégénérescence, du point de vue culturel et national, il s’agit d’un microbe viciant l’unité nationale et ralentissant l’œuvre collective de toute la nation dans le domaine de la culture spirituelle. Pour les chrétiens, le Christianisme n’est pas un élément d’une quelconque culture nationale ; c’est le ferment pouvant apparaître en diverses cultures et stimuler leur développement dans une direction déterminée, sans abroger leur originalité, leur caractère propre. Sortir le Christianisme de la conscience nationale russe, ou remplacer en elle l’authentique Christianisme, l’Orthodoxie par une contrefaction rationaliste dégénérée, cela revient à stériliser la culture russe et l’envoyer sur la voie de sa décomposition. Voilà pourquoi les divergences entre l’eurasisme et le populisme sur les questions concernant la religion excluent toute possibilité de rapprochement des deux courants.

Il faut souligner que l’essence de la divergence se situe précisément dans le domaine religieux et dans l’évaluation positive ou négative qui en découle des éléments de la psyché du peuple sur lesquels il faut bâtir l a culture nationale. La divergence politique est moins substantielle. Le populisme révolutionnaire insiste sur son républicanisme. Si l’on fait ainsi référence à une république orthodoxe russe dans laquelle le président, élu pour la législature (le «posadnik»), se considère comme investi de la mission de représenter le peuple devant Dieu et de défendre l’Orthodoxie, et si les élections du président et des députés de cette république ne se mènent pas dans un jeu sur les passions et les haines du peuple, alors l’eurasisme n’a rien contre une telle république et la préférerait en tous cas à une «monarchie éclairée à l’européenne», propageant d’en haut l’européanisation et maintenant l’Église prisonnière. Mais indépendamment de la question de la possibilité même d’une telle république, on peut douter qu’elle puisse satisfaire les populistes révolutionnaires.

V

Pour terminer, une question doit encore être éclaircie; celle des relations mutuelles entre eurasisme et bolchevisme. Les amateurs de formules «adroites» tentent parfois de qualifier l’eurasisme de « bolchevisme orthodoxe » ou de « fruit de l’union illégitime de la slavophilie et du bolchevisme ». Bien que l’aspect paradoxal de cette contradictio in adjecto apparaisse clairement à chacun, (le bolchevisme orthodoxe, c’est la noirceur blanche), la question des points de convergence et de divergence entre eurasisme et bolchevisme mérite un examen plus attentif. L’eurasisme rencontre le bolchevisme dans le rejet non seulement de l’une ou l’autre forme politique, mais de toute la culture existant en Russie immédiatement avant la révolution, et qui continue à exister dans l’Occident romano-germanique, ainsi que dans la reconstruction radicale de toute cette culture. L’eurasisme rencontre le bolchevisme dans l’élan de libération des peuples d’Asie et d’Afrique rendus esclaves des pouvoirs coloniaux.

Mais ces convergences ne sont qu’externes, formelles. Les motivations internes de l’eurasisme et du bolchevisme sont diamétralement opposées. Cette culture qu’il convient de changer, les bolcheviques la nomment «bourgeoise», et les eurasistes «romano-germanique». Et cette culture qu’il convient d’ériger en ses lieu et place, les bolcheviques la pensent «prolétarienne», et les eurasistes «nationale» (pour ce qui concerne le Russie : eurasienne). Les bolcheviques partent du postulat marxiste selon lequel la culture est un produit de classe, les eurasistes considèrent la culture comme le fruit de l’activité d’unités ethniques particulières, nations ou groupes de nations. C’est pourquoi les concepts de culture bourgeoise et culture prolétarienne, dans le sens où les utilisent les bolcheviques sont pour les eurasistes pure imagination. Dans toute nation socialement différentiée, la culture d’en haut est différente de la culture d’en-bas. Dans un organisme national sain et normal, les différences se réduisent à des niveaux d’une seule culture. Si dans ce cas, on appelle l’élite «bourgeoisie» et les couches inférieures «prolétariat», le remplacement de la culture bourgeoise par une culture prolétaire équivaudra à un abaissement du niveau culturel, à sa simplification, son abrutissement, que l’on pourrait difficilement admettre en tant qu’idéal. Dans les nations malades, infectées par l’européanisation, la culture des classes supérieures se distingue de la culture des classes inférieures, pas tant quantitativement (par des niveaux) que qualitativement : les classes inférieures vivent de tronçons de culture, de quelque chose d’adapté aux niveaux inférieurs, des fondements de la culture nationale autochtone, mais les classes supérieures vivent des niveaux supérieurs d’une culture étrangère, romano-germanique. Entre le haut et le bas vit une couche de gens dépourvus de toute culture, séparés du bas, mais n’accédant pas aux couches supérieures, précisément à cause de l’hétérogénéité qualitative des deux cultures associées dans la nation concernée. Voilà des nations (au nombre desquelles s’inscrit la Russie post-pétrovienne pré-révolutionnaire) pour lesquelles on pourrait parler de l’opportunité de remplacer la culture d’en-haut par la culture d’en-bas, mais de façon métaphorique, bien sûr.

En fait il faut concevoir non pas le passage des classes supérieures à la culture d’en-bas, nécessairement élémentaire, mais il faut qu’en –haut soit conçue une nouvelle culture, mais de manière telle qu’entre elle et la culture d’en-bas, la différence ne soit pas qualitative, mais qu’elle soit une différence de niveau. C’est de cette façon seulement que l’on éliminera l’inculture de la couche intermédiaire de la nation, que l’organisme national demeurera culturellement entier, sain et sera apte à un développement ultérieur global, tant au niveau des élites que des couches inférieures. Voilà ce que préconise l’eurasisme. Mais en cela, il est clair qu’il s’agit d’une modification non pas dans la nature de classe, mais dans sa nature ethnique.

Se trouvant dans le schéma marxiste, et approchant le problème de la culture exclusivement de ce point de vue, les bolcheviques se sont avérés totalement incapables d’accomplir ce qu’ils voulaient entreprendre, c’est-à-dire créer une espèce de nouvelle culture à la place de l’ancienne. Leur «culture prolétarienne» s’exprime soit par un retour à la sauvagerie, soit par une sorte de parodie de l’ancienne culture dite bourgeoise. Dans l’un et l’autre cas, la démarche revient à une destruction pure et simple, sans création aucune. On n’a pas produit de nouvelle culture; c’est la meilleure preuve de l’aspect mensonger des prémisses théoriques mêmes du bolchevisme et de l’impossibilité de mettre en œuvre une « culture prolétarienne ». Le concept de « culture prolétarienne » est inévitablement vide de sens car le concept de prolétariat est purement économique, dépourvu de toute caractéristique culturelle, ou autre qu’économique. Il en va tout autrement du concept de culture nationale car toute nation est réellement ou potentiellement porteuse et créatrice d’une culture déterminée, concrète, toute nation inclus en elle-même les caractéristiques des éléments et de la tendance à l’édification d’une culture. C’est pourquoi une culture nouvelle ne peut être créée qu’en tant que culture d’une nation particulière ne disposant pas jusque là de culture propre ou se trouvant sous l’influence accablante d’une culture étrangère. Et cette nouvelle culture ne peut s’opposer qu’à la culture d’une autre ou d’autres nations. Il ressort de tout cela que si la communauté de tâche du bolchevisme et de l’eurasisme consiste en l’élimination de l’ancienne culture et l’édification d’une nouvelle, le bolchevisme n’est en mesure d’en accomplir seulement que la première partie. Mais la réalisation de la seule dimension destructrice sans en même temps créer, ne peut évidemment produire de résultat favorable. Avant tout, le destructeur ayant une idée peu clair ou erronée de ce qui devrait être érigé à la place de ce qui va être éliminé, détruira immanquablement ce qu’il eût fallu préserver. De plus, lorsque la rapidité de la destruction est significativement plus élevée que celle de la création, ou quand aucune création authentique ne suit la destruction, la nation se retrouve, pour une longue période, privée de culture, ce qui ne peut manquer de l’influencer funestement. Ainsi nonobstant le fait que le travail d’élimination des bolcheviks, souvent mis ciblé sur la dimension européenne de la culture implantée en Russie, que les eurasistes considèrent nécessaire d’éradiquer, l’eurasisme ne peut approuver ce travail d’élimination. Pour ce qui concerne les velléités créatrices des bolcheviks, elles éveillent chez les eurasistes une même réaction négative, dans la mesure où elles sont pénétrées d’utopie marxiste ou orientées vers la transplantation dans le sol russe de nouveaux éléments de la civilisation romano-germanique, ces éléments étant d’autant moins acceptables par l’eurasisme qu’ils portent clairement les signes du déclin et de la dégénérescence de civilisation précitée.

De tout ce qui précède, il apparaît qu’en ce qui concerne les questions portant sur les relations de la Russie avec les peuples du monde non-romano-germanique, les similitudes entre bolchevisme et eurasisme ne sont qu’apparentes.

L’eurasisme appelle tous les peuples du monde à se libérer de la culture romano-germanique et à se remettre sur la voir de l’élaboration leur propre culture nationale. En outre, l’eurasisme ayant constaté que l’influence de la culture romano-germanique a notablement renforcé, grâce à sa domination économique, les peuples dits civilisés par rapport aux peuples « coloniaux », elle appelle dès lors à la lutte en vue de se libérer de cette domination économique. Toutefois cette libération économique ne représente pas pour l’eurasisme un but en soi, mais bien une condition indispensable à la libération vis-à-vis de la culture romano-germanique, libération impensable sans le renforcement simultané de la culture nationale et son développement autonome ultérieur. En toutes ces questions, les bolcheviques poursuivent un objectif opposé. Ils jouent seulement avec l’humeur nationaliste et l’amour-propre des peuples asiatiques, considérant ce sentiment comme un moyen de soulever une révolution sociale en Asie, qui ne doit pas tant mettre un terme à la domination économique des puissances « civilisées », que surtout permettre l’introduction du système communiste avec cette singulière culture « prolétarienne », par essence antinationale et bâtie sur les éléments les plus négatifs de cette civilisation européenne, poussés jusqu’à leur caricature. Sous le masque de l’encouragement du nationalisme asiatique se dissimule dans le bolchevisme cette nivelante mission propre au « civilisateur » porteur des valeurs culturelles, et ce, de plus, sous une forme bien plus radicale que celle adoptée par les impérialistes colonisateurs romano-germaniques. Ce n’est pas vers l’édification de cultures authentiquement nationales, liées à l’héritage historique du passé, mais vers l’effacement national, la suppression de tous les fondements nationaux que les bolcheviques veulent mener tous les peuples d’Asie et de Russie.

En résumé, on peut dire que le bolchevisme est un mouvement destructeur et l’eurasisme un mouvement créateur. Tous deux évoluent selon une polarité opposée, et aucune collaboration entre eux n’est imaginable. Cette opposition entre bolchevisme et eurasisme n’est pas le fruit du hasard ; elle est enracinée dans l’essence même des deux mouvements. Le bolchevisme est un mouvement qui lutte contre Dieu, l’eurasisme est un mouvement religieux, qui affirme Dieu. Un lien profond existe, entre la négation militante du Créateur, et l’incapacité de créer authentiquement, positivement, entre le rejet sacrilège du Logos divin et l’utopisme rationnel en contradiction avec l’évidente nature de la vie. Mais la nature n’admet pas la pure destruction. Elle exige impérieusement la création, et tout ce qui est inapte à la création est voué à la ruine, tôt ou tard. Comme tout ce que génère l’esprit de négation, le bolchevisme est habité par la capacité destructrice mais est dépourvu de la faculté créatrice. C’est pourquoi il devra tomber et se transformer, sous la poussée de la force opposée, affirmant Dieu, créatrice. Celle-ci sera-t-elle l’eurasisme ? L’avenir le dira. Mais en tous cas, ni l’idéologie de la restauration, substituant à la créativité le raccommodage et la reconstruction selon sa vision ancienne, ni le populisme, encore plus aveugle que le bolchevisme à l’égard des tâches positives et voulues par Dieu en matière d’édification de la culture, et plus infectés encore par les idéologies dégénérées de la civilisation européenne, ne disposent des caractéristiques d’une authentique et positive faculté créatrice. L’aspect positif du bolchevisme réside peut-être en cela que s’il enlève son masque et montre à tous satan sous sa forme dénuée de déguisement, il conduira à la foi en Dieu tous ceux qu’il aura convaincu de la réalité de satan. Mais à part cela, le bolchevisme, taraudant la vie de façon insensée suite à son incapacité créatrice, a labouré profondément la terre vierge russe, remontant à la surface les strates qui étaient dessous et enfouissant en-dessous les couches qui étaient auparavant à la surface. Lorsque pour créer la nouvelle culture on aura besoin de gens nouveaux, ces personnes nouvelles appartiendront peut-être aux couches que le bolchevisme aura par hasard remontées à la surface. En tous cas le degré d’aptitude à l’œuvre de construction de la nouvelle culture et le lien avec les fondements spirituels positifs dont est nanti le passé russe serviront naturellement de critères au choix des nouvelles personnes. Les nouvelles personnes créées par le bolchevisme qui ne disposeront pas de ces caractéristiques ne seront pas aptes à vivre et périront naturellement avec les bolcheviques qui les auront engendrés. Ils ne mourront pas suite à l’une ou l’autre intervention, mais parce que la nature ne supportera pas un tel désert, la pure destruction et la négativité. Elle requiert une œuvre de création, et la création authentique et positive est possible à la seule condition de soutenir le principe national et de ressentir le lien religieux unissant l’homme et la nation avec le Créateur de l’univers.

1Ndt : Le terme russe народность est régulièrement traduit par « nationalisme ». Bien que cette traduction soit évidemment admise et correcte, elle gomme une nuance contenue dans l’original russe que l’on pourrait rendre par « le fait ou la conscience d’être un peuple ».

2Le Comte Sergueï Semionovitch Ouvarov (1786-1855) fut pendant la première moitié du 19e siècle un homme d’État russe en vue, ministre de l’instruction populaire (1833-1849) et président de l’Académie des sciences. On lui attribue la paternité de la formule « Orthodoxie, autocratie, nationalisme », adoptée en qualité de principe de l’idéologie d’État dans la Russie des empereurs, sans toutefois avoir jamais été proclamée telle par un des tsars.
3Chtundisme : Pendant la seconde moitié du 19e siècle, ce courant sectaire né de l’influence du protestantisme et plus tard du baptisme rassembla des chrétiens russes et ukrainiens. De l’allemand « Stunde ». La pratique distinctive du courant consistait à consacrer une heure par jour à l’étude de la bible.
4Ndt : Lorsqu’il aborde les populistes et le populisme, N. Troubetskoï fait surtout référence au mouvement des « narodniki ».