Le Liban, une nouvelle fois au cœur d’une tentative de déstabilisation

Le Président libanais Michel Aoun apparaît bien seul face à la démission de Saad Hariri du poste de Premier ministre sur fond de déstabilisation venue des États craignant un rapprochement entre le Liban et l’Iran
13.11.2017

Depuis quelques jours, le Liban est de nouveau au cœur de l’actualité du Proche-Orient. En effet, depuis la démission surprise du Premier ministre libanais, Saad Hariri le 4 novembre dernier, annoncée par l’intéressé depuis Ryad en Arabie saoudite, le pays voit ressurgir les tensions et se trouve au cœur d’enjeux qui le dépasse.
La situation du Liban est complexe en raison du caractère multi-ethnique et pluri-religieux du pays du cèdre. En effet, le pays est tiraillé entre une forte communauté chrétienne, la majorité musulmane, elle-même divisée entre chiites et sunnites et la minorité Druze. Cette diversité a été l’un des facteurs de la guerre civile qui a ensanglanté le pays entre 1975 et 1990, encore accentuée par les interventions de la Syrie et d’Israël et de manière indirecte, de l’Iran.
La reconstruction du pays s’est faite sur la base d’un compromis entre les différentes communautés, attribuant à chacune une part du pouvoir politique. La Constitution énonce que le président est usuellement un chrétien maronite, tandis que le premier ministre est choisi parmi la majorité musulmane sunnite, alors que le président de la Chambre des députés est un musulman chiite. Depuis le 31 octobre 2016, le Président libanais est le général Michel Aoun, ancien dirigeant des forces chrétiennes, vaincue lors de la guerre civile. Le pays est dirigé par une coalition d’unité nationale regroupant : le Mouvement du 14 mars, comprenant divers partis, dont le Courant du futur du Premier ministre démissionnaire Saad Hariri, ainsi que les Phalanges libanaises de Samir Geagea et le parti Kataeb (chrétien maronite) ; le Parti de la réforme du président Michel Aoun et le Hezbollah chiite.
Bien qu’adversaire du Hezbollah, Saad Hariri a accepté de dirigé ce gouvernement d’unité nationale dont 6 de ces membres sont issus du mouvement chiite. La démission de Monsieur Hariri apparaît donc comme une surprise, d’autant plus qu’elle a été annoncée par des mots très durs de l’intéressé à l’égard du Hezbollah et de l’Iran, accusés de chercher à déstabiliser le pays et de menacer la vie du Premier ministre. Réfugié en Arabie saoudite, ce qui n’est pas innocent, Saad Hariri est en réalité la voix de l’islam sunnite et des pétromonarchies du Golfe persique, ennemies héréditaires de l’Iran.
La décision de Monsieur Hariri intervient d’ailleurs au moment où la guerre en Syrie est en passe d’être totalement gagnée grâce à l’alliance entre la Russie et l’Iran et l’intervention de plusieurs milliers de combattants du Hezbollah. Cette victoire de Bachard el-Assad est aussi la victoire de l’Iran, et plus largement du courant chiite sur le courant sunnite de l’islam, en partie gravement compromis dans le soutien à Daesch.
Cette victoire est également un camouflet pour la diplomatie américaine, qui avait juré la perte de Bacah el-Assad, dernier rempart au projet néo-conservateur de Grand Moyen-Orient, dont la pierre d’angle est Israël. La prise en compte de ce contexte régional est primordiale si l’on souhaite comprendre la situation du Liban et la crise politique qui s’y joue.
Le Liban est en effet au centre de la rivalité entre l’Iran et l’Arabie saoudite, qui s’affrontent pour devenir la puissance dominante du Moyen-Orient. Forte de son alliance avec les États-Unis, l’Arabie saoudite, assise sur ses réserves de pétrole, contrôle la région depuis que les différents régimes nationalistes arabes ont été mis au pas par Washington (Irak, guerre en Syrie, Printemps arabes)… Toutefois, le regain de puissance de l’Iran, son poids démographique écrasant par rapport au royaume des Saoud, en font un rival d’autant plus important qu’il est soutenu par Moscou ainsi que l’a indiqué la visite d’État de Vladimir Poutine à Téhéran le 1er novembre dernier. Cette alliance et la place prise par l’Iran dans la victoire en Syrie ouvre la porte à une nouvelle carte du Moyen-Orient, mais pas celle dont rêvaient les faucons de Washington et Tel-Aviv.
Dans ce contexte, la démission de Saad Hariri prend une tout autre interprétation et peut-être vue comme une manœuvre de l’Arabie saoudite pour rallumer les tensions communautaires libanaises, sur fond de défiance vis-à-vis de l’Iran et empêcher ainsi un rapprochement entre les deux États. Ce rapprochement, déjà marqué par l’alliance entre le Président Aoun et le Hezbollah, pourrait faire basculer le Liban dans un rapprochement avec Téhéran, ce qui ne manquerait pas d’inquiéter Israël, mais aussi l’Arabie saoudite et les États-Unis. En effet, un tel rapprochement entre les deux pays pourrait permettre la mise en place d’un axe chiite, partant de l’Iran et reliant la Méditerranée via la Syrie et le Liban. Cet axe encerclerait, de fait l’Arabie saoudite et leurs alliés du Golfe et permettrait en outre d’assurer une route de transports des hydrocarbures iraniens jusqu’à la Méditerranée, sans passer par le Golfe persique  et le détroit d’Ormuz, aux mains des puissances alliées de Washington.
Assurément, un tel axe empêcherait la réalisation du grand dessein des États-Unis dans la région et contraindrait Israël à plus de concessions vis-à-vis de la Palestine. Monsieur Hariri n’est peut-être que le pion des ambitions occidentales au Moyen-Orient et non le parangon d’un Liban indépendant, tel qu’il prétend l’être.