Fidèles à Fillon, ralliés à Macron: le dilemme des catholiques de droite

17.08.2017

FIGAROVOX/ANALYSE - À l'occasion de la fête du 15 août, Jérôme Fourquet revient sur la façon dont les catholiques de droite ont vécu l'élection présidentielle. 46% des catholiques pratiquants ont voté Fillon au premier tour. Au second tour, Macron l'a emporté largement, même si on observe une large progression du FN.

 

1 - Le vote au 1er tour de la présidentielle: les catholiques pardonnent à Fillon

 

Le dilemme qu'ont ressenti durant la campagne du 1er tour certains catholiques de droite entre, d'un côté, un attachement aux valeurs et au message portés par François Fillon et, de l'autre, une réprobation morale de son comportement supposé révélé par les affaires, a, semble-t-il, été tranché in fine en privilégiant l'aspect politique de l'équation. En effet, d'après un sondage Ifop pour Pèlerin , 46% des catholiques pratiquants ont glissé un bulletin François Fillon dans l'urne au premier tour. Ce chiffre, de quasiment un catholique pratiquant sur deux, témoigne déjà en soi d'un soutien très imposant. Surtout, il correspond à l'étiage qu'atteignait le candidat des Républicains parmi les catholiques pratiquants dans les sondages réalisés au début de l'année 2017, avant le déclenchement du Penelopegate. La chute observée par la suite dans les sondages n'aura donc été que passagère et les catholiques pratiquants qui s'étaient, à ce moment de la campagne, détournés du Sarthois pour des raisons morales sont manifestement revenus vers lui le jour du vote.

Ce score de 46% correspond par ailleurs, au point près, au niveau atteint par Nicolas Sarkozy au premier tour de l'élection présidentielle de 2012 parmi les catholiques pratiquants: 45%. Cette comparaison est intéressante car elle montre que François Fillon a solidement tenu dans le segment des catholiques pratiquants, alors qu'il a enregistré un net recul dans les autres composantes de l'électorat de droite par rapport à son prédécesseur. Nicolas Sarkozy avait ainsi recueilli au niveau national 27,5% des voix en 2012, contre 19,9% pour son successeur. Ce tassement général de 7,5 points s'observe d'après les données de l'Ifop, à la fois parmi les catholiques non pratiquants (de 32% à 25%, - 7 points) et auprès des sans-religions (de 15% à 9%, - 6 points). Les catholiques pratiquants, auxquels François Fillon avait adressé de nombreux signaux, ont donc constitué le bloc le plus fidèle et le plus solide pour la droite avec un gain symbolique d'un point par rapport à 2012.

La campagne menée par le candidat des Républicains a ainsi permis à la droite de maintenir ses positions dans cet électorat, en dépit du trouble manifeste suscitée par «l'affaire Fillon», mais elle a également eu comme effet d'y endiguer la poussée frontiste. Lors des régionales de 2015, le FN avait sensiblement progressé au sein de cet électorat. Le choc constitué par l'assassinat du père Hamel s'était par ailleurs traduit par un raidissement supplémentaire d'une partie des catholiques pratiquants vis-à-vis de l'islam, qui laissait potentiellement augurer un gain pour Marine Le Pen dans cette catégorie de la population.

Or, la candidate frontiste, qui a amélioré son score national en passant de 18% en 2012 à 21,5% en 2017, est restée bloquée exactement au même étiage qu'en 2012 parmi les catholiques pratiquants avec un score de 15%. Elle progresse à peine chez les non-pratiquants (23%, +2 points) et plus nettement au sein des sans-religions: 23%, +6 points. C'est donc principalement dans la composante déchristianisée de la population que la leader frontiste a engrangé de nouveaux soutiens. On peut y voir les conséquences de son choix d'adopter une ligne laïque et souverainiste et de la moindre influence de Marion Maréchal Le Pen dans sa campagne, figure qui rencontre un certain écho dans les milieux catholiques. Mais on peut aussi y voir le résultat de la stratégie d'un François Fillon, qui, en labourant méthodiquement cet électorat et en tenant un discours particulièrement adapté à ce public, a maintenu intactes les positions de la droite et a contenu, au premier tour, la poussée frontiste dans les rangs des catholiques pratiquants.

 

Le maintien de la domination de la droite et l'endiguement de la dynamique frontiste constituent le principal enseignement du premier tour en ce qui concerne les catholiques pratiquants, pour lesquels les choses continuent de se jouer essentiellement à droite. Si l'on additionne en effet les 4% recueillis par Nicolas Dupont-Aignan aux scores de François Fillon et de Marine Le Pen, deux tiers des catholiques pratiquants ont voté en faveur de la droite ou de l'extrême-droite au premier tour.

Cette domination est donc très nette, mais elle ne doit pas masquer la pluralité des orientations politiques existant dans le monde catholique. Ainsi, les «cathos de gauche» n'ont pas disparu puisque près de 15% des catholiques pratiquants ont voté à gauche (12% en faveur de Jean-Luc Mélenchon et 2% pour Benoît Hamon). Emmanuel Macron a, quant à lui, obtenu les faveurs de 19% des catholiques pratiquants, soit un niveau non négligeable (un catholique pratiquant sur cinq) mais légèrement inférieur à son étiage national (23,9%). Il amanifestement rallié la frange de cet électorat centriste-modérée qui avait voté pour François Bayrou en 2012 (13% parmi les catholiques pratiquants) plus une partie des catholiques de gauche, dans la mesure où le total Mélenchon + Hollande s'établissait à l'époque à 22% contre 14% seulement cette année pour l'addition Mélenchon + Hamon (soit un recul de 8 points pour le «total gauche» partis pour l'essentiel chez Macron). En dépit de son discours sur Jeanne d'Arc prononcé à Orléans en mai 2016, de sa visite au Puy-du-Fou en août 2016 ou de son interview à L'Obs en février 2017 dans laquelle il déclarait en parlant des opposants au mariage pour tous que: «On a humilié cette France-là», les catholiques pratiquants de droite ont manifestement été très peu sensibles à cette candidature et ont conservé leur fidélité à la droite en la personne de François Fillon, bien que ce dernier était empêtré dans des affaires.

 

2 - Soutenir le «candidat anti-famille» pour faire barrage à Marine Le Pen?

 

A peine deux heures après la fin du scrutin du premier tour qui voyait Emmanuel Macron et Marine Le Pen se qualifier pour le second tour, la Conférence des Evêques de France (CEF) publiait un communiqué dans lequel elle rappelait «les fondamentaux pour aider au discernement», sans pour autant donner de consigne de vote explicite. Cette position prudente correspondait certes à une attitude traditionnelle de l'Eglise qui ne donne plus de telle consigne en France depuis des décennies, mais renvoyait aussi à la volonté d'afficher une image d'unité alors que la base et sans doute une partie du clergé étaient divisées quant à l'attitude à adopter au second tour.

Face à cette situation exceptionnelle matérialisée par la présence au second tour d'une candidate d'extrême-droite, ce communiqué de l'épiscopat fut perçu par beaucoup comme l'expression d'une pusillanimité et durant tout l'entre-deux tours la pression ne cessa de monter pour demander une consigne de vote explicite des évêques contre le FN. Le lundi 24 avril dans la soirée (le lendemain du premier tour donc), Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef adjointe de La Croix, posta sur son blog un texte dans lequel elle regrettait le relatif silence des responsables catholiques face à la possibilité d'une victoire de Marine Le Pen, en regrettant qu'il n'y ait plus «cette volonté de barrage explicite au vote d'extrême-droite comme ce fut le cas en 2002.». Le 28 avril, le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) lançait avec 39 autres organisations catholiques très diverses et bénéficiant de larges réseaux, dont le Secours catholique, les Apprentis d'Auteuil, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne mais aussi les Scouts et Guides France ou bien encore l'Ordre de Malte-France, un appel explicite intitulé «Ne cédons pas à la tentation du repli sur soi!». Le 2 mai, dans un éditorial titré «Notre choix», La Croix indiquait noir sur blanc son choix en faveur d'Emmanuel Macron en estimant que l'abstention n'était pas suffisante pour faire barrage à Marine Le Pen .

 

En dépit de cette large mobilisation tout azimut, le malaise était palpable et l'unanimité était beaucoup moins nette qu'en 2002. Les prises de position d'Emmanuel Macron sur la famille, ce dernier déclarant qu'il ne reviendrait pas sur la loi Taubira, qu'il élargirait la PMA (actuellement réservée aux couples hétérosexuels infertiles) aux femmes célibataires et aux couples de lesbiennes et qu'il souhaitait que les enfants nés de GPA à l'étranger soient reconnus par l'état civil français, rendaient plus difficile un appel à voter clairement pour lui qu'en 2002 en faveur de Jacques Chirac. Après avoir dû arbitrer au premier tour, comme on l'a vu, entre une proximité programmatique et idéologique avec François Fillon et une condamnation morale vis-à-vis de son comportement et de son rapport à l'argent, de nombreux catholiques pratiquants de droite, désormais «orphelins de candidat», se trouvaient donc de nouveau confrontés à un profond dilemme.

En effet, si Marine Le Pen apparaissait à beaucoup de catholiques comme étant en contradiction flagrante avec les valeurs et messages de l'Eglise, certaines prises de position d'Emmanuel Macron posaient également problème. Le contenu du texte publié par la Conférence des Evêques le soir du premier tour pointait ainsi un désaccord de fond avec le FN, notamment dans le passage suivant: «Concernant les migrants, l'accroissement du phénomène migratoire, dû à de nombreux facteurs, est un constat, pas un combat. Quand certains pays accueillent des millions de réfugiés, comment notre pays pourrait-il reculer devant la perspective d'accueillir et d'intégrer quelques dizaines de milliers de ces victimes?». Mais les évêques insistaient également sur des dimensions essentielles à leurs yeux, points sur lesquels les positions d'Emmanuel Macron étaient loin de donner satisfaction comme on peut le constater dans l'extrait suivant, au sein duquel nous avons souligné certains passages à dessein: «La dignité de notre société se reconnait au respect des plus faibles de ses membres depuis le début de leur vie jusqu'à leur fin naturelle. (…) C'est en soutenant la famille, tissu nourricier de la société, en respectant les liens de filiation, que l'on fera progresser la cohésion sociale».

 

La «Manif pour tous», qui jusqu'à présent n'avait jamais donné de consigne de vote prit position contre le «candidat anti-famille» avec le slogan «le 7 mai, Macron c'est non». De son côté, alors que François Fillon lançait solennellement un appel à faire barrage à l'extrême-droite, Sens commun, structure pourtant intégrée aux Républicains, plaida pour le «ni-ni» et refusa, selon une formule de Christophe Billan, son dirigeant, de prendre position entre «le chaos Le Pen» et le «pourrissement Macron». Christine Boutin appela quant à elle ouvertement à voter pour Marine Le Pen.

Dans le texte publié sur son blog, la rédactrice en chef adjointe de La Croix rappela certes le précédent de 2002, lorsque l'épiscopat appela clairement à voter pour Jacques Chirac, mais elle fit un autre parallèle historique puisqu'elle évoqua, à propos de la formule de Christophe Billan citée précédemment, les années 30 et l'Action française. A titre personnel, nous remonterions encore quelques années en arrière: en décembre 1926, date à laquelle les livres de Charles Maurras furent mis à l'index par le Pape Pie XI et en mars 1927, qui correspond à la date où les membres de l'Action Française furent interdits de sacrements et durent donc choisir entre leur fidélité à leur organisation et leur attachement à l'Eglise catholique. Ces décisions papales, déjà motivées à l'époque par l'incompatibilité entre les valeurs de l'Eglise et les positions d'une organisation d'extrême-droite, produisirent une intense controverse politico-religieuse qui déchira la France catholique. D'un certain point de vue, le climat qui régna dans le monde catholique dans l'entre-deux tours d'une élection présidentielle se déroulant 90 ans plus tard, ne fut pas sans rappeler celui de cette époque très électrique.

 

3- Au second tour, Macron l'emporte largement, mais près de 4 catholiques pratiquants sur 10 ont voté Le Pen.

 

Alors que François Fillon, candidat qui avait rallié quasiment la moitié des suffrages des catholiques pratiquants au premier tour, était éliminé, la question du report de ces voix catholiques au second tour se posait avec une acuité particulière. On notera d'ailleurs que lors de leur dernier jour de campagne officielle, le vendredi 5 mai, les deux finalistes se rendirent chacun dans une cathédrale dans le cadre d'un déplacement en province. Emmanuel Macron le fit à Rodez et Marine Le Pen à Reims, signe parmi d'autres du regain d'intérêt dont faisaient l'objet les catholiques dans les scrutins depuis la primaire de la droite.

 

Bien que les deux tiers des catholiques pratiquants aient vu leur candidat éliminé à l'issue du premier tour, 78% d'entre eux participèrent au second tour, soit un taux de participation légèrement supérieur à la moyenne (75%). Parmi ceux s'étant exprimés, 62% votèrent pour Emmanuel Macron contre 38% en faveur de Marine Le Pen . Cette dernière a donc été certes largement devancée parmi les catholiques, mais elle y a recueilli un score supérieur à son niveau national (33,9%). Elle effectue donc un bond de 23 points dans cette catégorie de la population contre une progression de «seulement» 12,5 points dans l'ensemble du corps électoral. Si cette poussée particulière s'explique en partie par la très forte surreprésentation, dans les rangs des catholiques pratiquants, des électeurs fillonistes (qui sont les électeurs parmi lesquels les reports sur Marine Le Pen au second tour ont été les plus élevés), elle a interpelé de nombreux commentateurs et responsables catholiques.

Même si la configuration électorale de ce second tour était différente de celle qui prévalait en 2002, dans la mesure où, à l'époque, Jean-Marie Le Pen était opposé à un candidat de droite en la personne de Jacques Chirac, alors que Marine Le Pen n'affrontait pas un représentant de la droite, la comparaison des résultats est intéressante et interpela également. A l'époque, Jean-Marie Le Pen atteignit le niveau de 17% parmi les catholiques pratiquants quand sa fille en a recueilli plus de deux fois plus avec son score de 38%. Même si, encore une fois, la configuration du duel est différente, on mesure à l'aune de ces chiffres que la «lepénisation des esprits» intervenue en l'espace de 15 ans n'a pas épargné les milieux catholiques.

On mesure également ici rétrospectivement que la candidature de François Fillon et son score au premier tour ont masqué en partie le phénomène de radicalisation d'une partie de l'électorat catholique. Si Marine Le Pen est restée cantonnée à 15% au premier tour, sans aucune progression par rapport à 2012, c'est parce que le candidat désigné par la primaire de la droite campait sur des positions très fermes sur un certain nombre de sujets au premier rang desquels l'islam. Ce candidat ayant été éliminé au soir du premier tour, une partie de cette digue a cédé et toute une frange de l'électorat catholique conservateur a basculé en faveur de Marine Le Pen au second tour. Les données de l'Ifop indiquent à ce propos que l'ampleur des reports en faveur de Marine Le Pen a été quasiment la même dans les différents segments de l'électorat de François Fillon, qu'il s'agisse des catholiques pratiquants, des non pratiquants ou des sans-religions. Dit autrement, la réticence à voter pour la représentante du FN n'a pas été plus importante parmi les électeurs fillonistes catholiques pratiquants que chez les fillonistes non-pratiquants ou athées et ce alors que de nombreuses voix et leaders d'opinion catholiques avaient pourtant appelé à barrer la route à l'extrême-droite.

 

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2017/08/14/31001-20170814ARTFIG00004-fideles-a-fillon-rallies-a-macron-le-dilemme-des-catholiques-de-droite-pendant-la-presidentielle.php