Fabrice Balanche : « L’alliance entre la Russie et l’Iran dépasse la Syrie

06.03.2018

La Croix : La Syrie est en guerre depuis bientôt sept ans. Pourquoi le conflit s’éternise -t-il ?

Fabrice Balanche : Le conflit a très vite échappé aux Syriens pour devenir une confrontation régionale entre l’Iran, l’Arabie saoudite et la Turquie avec deux outsiders, Israël et le Qatar. Le conflit n’a fait ensuite que se prolonger, à mesure que les États-Unis et la Russie sont revenus en force dans la région.

En 2011, l’axe sunnite Turquie-Arabie saoudite-Qatar, soutenu par les États-Unis, faisait face à l’axe pro-iranien visant à former un corridor jusqu’à la Méditerranée à travers l’Irak, la Syrie et le Liban. En soutenant les Kurdes contre Daech, les États-Unis se sont ensuite mis à dos la Turquie, la mainmise du Parti des travailleurs kurdes (PKK) sur le nord de la Syrie, à travers les milices kurdes YPG, étant inacceptable pour Ankara.

Par ailleurs, le maintien de la présence américaine au nord de la Syrie incite les groupes rebelles à continuer à se battre. L’Arabie saoudite soutient les rebelles dans la Ghouta orientale et le sud, la Turquie dans la province d’Idlib.

Au fil du temps, la guerre est devenue la raison d’être de ces rebelles qui ne sont pas prêts à déposer les armes. De son côté, le régime n’est pas prêt à négocier, si ce n’est des amnisties limitées, mais en aucun cas une transition politique.

Le cessez-le-feu dans la Ghouta n’empêche pas l’armée syrienne d’avancer à l’est de celle-ci, l’objectif étant de grignoter la banlieue agricole avant de négocier avec les rebelles leur départ vers la province d’Idlib qui serait partagée entre le régime syrien et la Turquie qui veut y créer une zone tampon avec des rebelles pro-turcs.

Quels sont les objectifs des principaux acteurs ?

F. B. : L’alliance entre la Russie et l’Iran dépasse la Syrie. Elle vise à diminuer l’influence américaine dans la région, à faire pression sur l’Arabie saoudite pour maintenir le prix du pétrole à un niveau acceptable et à susciter des tensions entre la Turquie et les États-Unis.

Moscou laisse Ankara attaquer les Kurdes pour les obliger à demander protection à la Russie via le régime syrien et à rompre leur alliance avec les États-Unis. En échange de l’arrêt de l’offensive turque, les forces progouvernementales syriennes se déploieront dans les territoires contrôlés par les Kurdes et partageront la souveraineté avec des milices kurdes affaiblies et reconfigurées.

De leur côté, les États-Unis veulent bloquer l’influence de l’Iran dans la région et c’est pour cela qu’ils restent dans le nord de la Syrie.

 

La Russie et les États-Unis n’ont-ils pas un intérêt commun à stabiliser la situation ?

F. B. : Les États-Unis sont dans une situation géopolitique inconfortable en Syrie avec le PKK comme allié unique et fragile. Le retrait des troupes américaines signifierait la victoire de l’axe Russie-Iran, un aveu de faiblesse que Washington ne peut pas se permettre par rapport à ses alliés dans la région.

Pour la Russie, en dépit de la mort récente de mercenaires russes, la Syrie n’est pas l’Afghanistan. L’armée régulière est solidement installée dans ses bases à Lattaquié et Tartous. La guerre ne coûte pas très cher, permet de tester le matériel militaire russe, en particulier les systèmes anti-aériens, et de promouvoir les ventes d’armes russes.

Les Russes ne sont pas prêts au compromis parce qu’ils pensent que les Américains seront amenés à se retirer. Les États-Unis n’ont que 2 000 hommes au nord, une zone où ils risquent de perdre leurs alliés kurdes et arabes et où les tribus locales souhaitent le retour de l’État syrien et des services.

Après les élections irakiennes du mois de mai, le gouvernement qui sortira des urnes pourrait bien demander le départ des troupes américaines. Enfin, les élections de mi-mandat aux États-Unis risquent de réduire la marge de manœuvre de Donald Trump à l’international.

 

Le risque d’escalade sous la forme d’un affrontement entre Israël et l’Iran existe-t-il ?

F. B. : Le risque existe. Les troupes américaines seraient les premières cibles en cas d’intervention israélienne. Tant que les États-Unis ont des troupes sur le terrain, Israël devrait éviter de se lancer dans une telle opération.

La pression sur les États-Unis au nord de la Syrie devrait augmenter dans les prochains mois, quand le régime syrien et ses alliés lanceront des offensives pour reprendre le terrain, après avoir acheté au préalable les milices locales et provoqué des tensions entre les Kurdes et les Arabes.

Quelle sera la réaction des États-Unis face à des attentats meurtriers contre leurs troupes ? Le retrait, comme Ronald Reagan en 1984 au Liban ou, au contraire, un renforcement de leur présence militaire et des frappes contre les Iraniens ? Moscou pourrait alors jouer les arbitres entre Washington et Téhéran.

 

Source : La Croix