Barrières douanières: les accusations de Trump contre l'UE sont-elles fondées ?

04.07.2018

NTERVIEW - Donald Trump reproche aux Européens d'abuser des taxes douanières, mais qu'en est-il vraiment ? Jean-Marc Siroën, professeur de Sciences Économiques à l'Université PSL Paris Dauphine, démêle le vrai du faux.

«Pourquoi l'Union européenne et le Canada ne disent pas au public que, depuis des années, ils utilisent des taxes douanières massives et des barrières non-tarifaires contre les États-Unis. C'est totalement injuste pour nos agriculteurs, nos travailleurs et nos entreprises. Levez vos taxes et barrières ou nous allons faire mieux que vous!», a écrit Donald Trump sur Twitter le 8 juin dernier. Qu'en est-il vraiment? L'Union européenne est-elle si agressive qu'elle nuit aux exportations américaines?

Professeur de Sciences Économiques à l'Université PSL Paris Dauphine, Jean-Marc Siroën décrypte, pour Le Figaro, les relations commerciales entre les deux pays.

Le Figaro.- Le taux moyen des taxes appliquées par l'UE sur les exportations américaines est inférieur à 3%, selon la Commission européenne. Cependant la répartition de ces taxes est très disparate: y a-t-il des secteurs extrêmement protégés dans l'UE?

Jean-Marc Siroën - D'abord, l'Union Européenne n'utilise pas ses droits de douane ou ses barrières non tarifaires contre les États-Unis mais «contre» tous les pays avec lesquels l'UE n'a pas de traité commercial. L'accusation de Trump à l'égard du Canada est encore plus absurde puisque, jusqu'à nouvel ordre, les deux pays sont membres du même traité de libre-échange, l'ALENA (accord de libre-échange nord américain, ndlr). Le Canada traite donc mieux les États-Unis que la Chine, le Japon ou la Corée. Mais le président Trump aime victimiser les États-Unis.

Pour l'UE, comme pour tous les membres de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), les droits de douane ne résultent pas d'une décision unilatérale. Ils ont été négociés avec l'ensemble des pays du GATT (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), ancêtre de l'OMC. La réciprocité ne s'applique pas produit par produit, mais sur l'ensemble des concessions des uns et des autres. Il est donc possible pour chaque pays de choisir les secteurs qui seront relativement plus protégés dès lors que d'autres le seront moins. L'Union européenne a ainsi pu conserver des protections fortes dans l'agriculture, l'automobile ou le textile habillement en s'ouvrant aux importations dans d'autres secteurs: tourteaux de soja (où les États-Unis sont les principaux fournisseurs), médicaments, métaux…

Si des secteurs sont extrêmement protégés par l'UE, a contrario, les États-Unis ne protègent-ils pas tout autant d'autres secteurs?

Ce qui est extrêmement protégé dans l'Union européenne, ce sont certains produits agricoles. Pour les automobiles le droit est de 10%, ce qui est certes élevé mais reste relativement modéré. Lorsqu'on compare la structure tarifaire des États-Unis et de l'UE, on constate qu'elles sont finalement très proches. Grosso modo, les deux protègent ou ouvrent les mêmes secteurs. Certes, l'Union européenne taxe davantage ses automobiles (10% contre 2,5%) mais les États-Unis taxent plus les camions (25% contre une moyenne d'environ 15% en UE). Les deux protègent le textile et l'habillement, mais les États-Unis un peu plus que l'Europe. Finalement, le tarif moyen des États-Unis est légèrement plus faible que celui de l'Union européenne (3,5% contre 5,2%), mais cette différence est peu significative et largement rattrapée par l'usage d'autres instruments non tarifaires.

Justement, parlons des barrières non tarifaires. Quel est leur objectif: protectionniste ou qualitatif? Pouvez-vous donner des exemples de secteurs particulièrement protégés par ces barrières?

La définition des barrières non tarifaires est assez floue, justement parce qu'il est parfois difficile de prouver leur caractère protectionniste. D'ailleurs on inclut aussi les droits anti-dumping ou antisubventions ainsi que les clauses de sauvegarde qui sont des… tarifs. Ces instruments sont davantage utilisés par les États-Unis que par tous les autres pays (sauf, peut-être, l'Inde), dont l'Union européenne. Et ces droits sont généralement beaucoup plus élevés aux États-Unis qu'en Europe. Si on se fie au relevé de l'OMC, en 2017, les États-Unis imposaient un nombre bien plus élevé de barrières non tarifaires que l'Union européenne: 5409 contre 2075. Les États-Unis apparaissent ainsi beaucoup plus restrictifs sur les normes sanitaires et phytosanitaires. Ils mettent aussi des obstacles techniques au commerce.

Peut-on réellement mesurer l'impact des barrières non tarifaires sur les échanges?

Oui pour certaines. Les droits antidumping américains imposés à l'acier chinois ont réduit les importations à presque rien. Pour les mesures vraiment non tarifaires, l'impact est plus difficile à calculer mais beaucoup d'entre elles équivalent à des tarifs élevés voire, comme pour les normes, à de véritables prohibitions.

Donald Trump parle de rééquilibrer le déficit commercial...

Ce déficit n'est pas que commercial. Au niveau macroéconomique, un déficit commercial est la contrepartie d'une épargne nationale qui ne suffit pas à financer à la fois l'investissement et le déficit public. En d'autres termes, les ménages, les entreprises et l'État vivent au-dessus de leurs moyens et doivent donc emprunter à l'étranger. Donald Trump peut certes déplorer l'excédent allemand qui pourtant contribue à financer l'économie américaine! Rien ne prouve que les mesures protectionnistes adoptées par l'administration américaine réduisent la consommation des ménages et de l'État, condition nécessaire pour réduire le déficit commercial. Au contraire, la politique fiscale très expansionniste des États-Unis creusera non seulement le déficit budgétaire mais aussi son «jumeau», le déficit commercial.

La colère des États-Unis vous semble-t-elle justifiée?

Est-ce une colère ou une posture? Le Président Trump croit qu'en élevant le ton il effraiera les autres pays et contentera ses électeurs. Les États-Unis ne sont évidemment pas les «idiots» de la mondialisation, qu'ils ont voulue, construite et dominée, ne serait-ce qu'en imposant le dollar comme monnaie internationale, ce qui leur permet aujourd'hui de s'endetter à bon compte. Pour l'instant, il ne fait qu'inquiéter les marchés, les investisseurs et… les firmes américaines. Si en taxant les automobiles européennes les États-Unis croient satisfaire les constructeurs américains, General Motors vient de lui infliger un démenti cinglant…

Source : Le Figaro.fr