Daech frappe la capitale de l'Europe

Les attaques terroristes qui ont visé l'aéroport international de Bruxelles-Zaventem, puis une rame de métro, ont fait une trentaine de morts et plus de 200 blessés.

À Paris, la terreur avait frappé, de nuit, une jeunesse à la fête. À Bruxelles, les bombes revendiquées par Daech ont ciblé ceux qui incarnent l'Europe, qui y travaillent chaque jour et qui y voyagent. La capitale, l'une des plus cosmopolites du continent, avait été choquée d'apprendre qu'elle était un repaire de tueurs djihadistes. Depuis hier, elle pleure des morts venus de tous les horizons.
Une trentaine de personnes ont péri mardi matin, à l'heure d'affluence dans trois déflagrations, deux à l'aéroport international de Bruxelles-Zaventem, puis une à la station de métro Maelbeek, tout près du quartier général des institutions européennes. Plus de 200 personnes ont aussi été blessées, parmi lesquelles huit Français dont trois grièvement. «Ce que nous redoutions s'est réalisé», a dit le premier ministre Charles Michel, en décrivant des attentats «aveugles, violents et lâches». Il a décrété un deuil national de trois jours. Émue jusqu'aux larmes, Federica Mogherini, la jeune patronne de la diplomatie européenne, a déploré «un jour d'une grande tristesse» pour l'Europe.

«J'ai vu des corps voler»

Le massacre débute vers 8 heures du matin, dans le gigantesque hall d'enregistrement de l'aéroport. C'est l'heure des départs vers toute l'Europe et l'Afrique, celle des arrivées de long-courriers en provenance des Amériques et d'Extrême-Orient. Dans les moments qui suivent, le spectacle renvoie immanquablement à la panique de Manhattan, le 11 septembre 2001, à la fuite éperdue sur les ponts de l'East River. Une foule hébétée qui s'échappe sans un mot de l'enfer, les yeux rougis par la poussière, cette fois dans le ronronnement des valises à roulettes. Et, dans l'autre sens, la noria des ambulances jaunes ou blanches qui déchirent de leurs sirènes un air saturé.

Arrivée dans la nuit de Bangkok, Tine Hollevoet a entendu comme beaucoup d'autres «deux grondements sourds, comme des explosions successives», à l'étage juste au-dessus. Elle s'apprêtait à prendre le train pour La Haye. Tout est resté calme quelques instants, et puis elle voit déferler par les escaliers la cohue des rescapés abasourdis. «C'est à ce moment-là qu'on a compris», dit-elle. «Run for life! Sauve-qui-peut!» Le cri se répète en écho à travers tout l'aéroport. Les militaires de garde, les policiers, les agents de sécurité et les hôtesses poussent la foule vers le tarmac.

Plus haut, à l'étage des départs, c'est l'horreur. Les verrières surélevées ont volé en éclats vers l'extérieur, du côté de l'arrivée des taxis. Les faux plafonds et des publicités géantes se sont effondrés, alourdissant le bilan humain. Peter, employé de la compagnie logistique Swissport, n'a eu que la fuite en tête: «J'ai pris un enfant dans mes bras, je l'ai caché sous un comptoir, puis je l'ai confié à un policier, dit-il sous le choc. Il y avait des blessés partout, certains ne bougeaient plus. Je voulais aider. Mais je ne pouvais pas.»

Les équipes médicales d'urgence sont à l'œuvre, au milieu de blessés ensanglantés et de corps démembrés. La poussière et la fumée obscurcissent l'atmosphère. Une explosion a détruit une rangée de comptoirs d'enregistrement. L'autre a soufflé le café Starbucks. À cette heure, il débitait les petits déjeuners, juste avant la vérification des cartes d'embarquement et l'envol. Selon les pompiers, l'attaque a fait 14 morts et 96 blessés.
Damien, retraité, préfère taire son nom. Il devait s'envoler plus tard pour Los Angeles. «La bombe a explosé à 20 ou 30 mètres de moi. Les comptoirs 2, 3 ou 4, je ne sais plus. C'était comme un coup de massue, dans un puissant dégagement de fumée. Le sol a tremblé. J'ai vu des corps voler. Je me suis abrité, couché sur le sol, avec mon épouse. On entendait des cris. L'eau des dispositifs anti-incendie tombait en pluie fine sur les flaques de sang. Et puis ceux qui le pouvaient ont fini par se relever. Tout le monde est sorti.»

D'un témoin à l'autre, les versions sont parfois contradictoires. Certains évoquent jusqu'à trois détonations. D'autres, plus rares, parlent d'un ou plusieurs tirs qui auraient précédé le carnage. Voire de hurlements dans une langue étrangère.

Comme à la guerre

En quelques dizaines de minutes, la capitale se referme sur elle-même et se met en état de siège. Les rues sont presque désertes, le silence pesant, à peine troublé par les sirènes et le survol des hélicoptères. Le mot d'ordre revient: «Restez où vous êtes, ne sortez plus!» La ville craint les poseurs de bombe en cavale. Les institutions européennes tirent le rideau. L'accès au QG de l'Otan est barricadé.
Dans le quartier des ambassades, c'est l'armée, en tenue de combat, qui monte la garde devant les représentations française et américaine. Il faudra attendre la fin de l'après-midi pour que l'étau se desserre et que s'amorce un retour vers la normale. Les transports publics sont fermés, comme à Paris le 13 novembre et à Londres en 2005.
Beaucoup de nationalités parmi les blessés

Le pire reste à apprendre. Des entrailles du métro remonte, heure après heure, un bilan toujours plus meurtrier de l'explosion qui a déchiqueté un wagon à proximité de la station Maelbeek, à 300 mètres du siège de l'Union européenne. L'attaque a fait entre 15 et 20 morts, et une centaine de blessés, toujours selon les pompiers. Secouristes, ingénieurs, policiers et militaires continuaient de s'affairer en sous-sol dans l'après-midi. Non loin de là, un «centre de triage» est installé, pour séparer les urgences des cas désespérés. Comme à la guerre. L'onde de choc a été d'une telle puissance qu'elle a fait tressaillir les passagers de la rame qui suivait. Ils ont dû être évacués à pied, entre les rails et dans l'obscurité.
Les images de tunnel transformé en tombeau sont rares, les témoignages laconiques. Une photo diffusée par la chaîne publique RTBF montre dans la pénombre un wagon éventré, sièges déchiquetés et parois calcinées. «L'identification va être longue et difficile, il y a beaucoup de nationalités parmi les blessés», avance Yvan Mayeur, le maire de Bruxelles. 9 heures, c'était l'heure d'affluence quotidienne. Les rames s'enchaînent, le métro est bondé. Une station plus loin, les escaliers mécaniques du rond-point Schuman propulsent chaque jour des milliers de fonctionnaires en rangs serrés vers la Commission, le Conseil européen et le service diplomatique de l'UE. Hier, les passagers du dernier métro savaient déjà que les tueurs étaient à l'offensive à l'aéroport de Zaventem.

Source: Figaro